Critique de film
Les Moissons du ciel

Ce n'est qu'avant-hier que je découvre finalement Days of Heaven (Les moissons du ciel) de Malick. Je suis d'emblée frappé par la beauté fulgurante des images alors que nous ne sommes pourtant qu'en 1978. Malick et son directeur de la photographie Nestor Almendros (qui est atteint d'une cécité progressive dès le début du tournage) rivalisent d'ingéniosité pour capter cette lumière saisissante, celle de l'heure bleue quand le soleil est couché mais qu'il fait encore lumineux). Malick utilise la voix off d'un des personnages, la petite soeur interprétée par Linda Manz, pour se souvenir de cette époque où elle, son frère (Bill alias Richard Gere) et sa petite amie (Abby - Brooke Adams) se sont rendus au Texas pour faire les moissons sur les terres d'un riche propriétaire atteint d'une maladie incurable (Sam Shepard). J'ai l'impression d'être plongé dans les prémisses de The Tree of Life, même désir de filmer la vie, la nature, le vent dans les épis de blés, le vol des oiseaux, la marche paisible des mammifères. Tout autour des points noirs, petites fourmis véloces, agitées à cultiver la terre, ombres chinoises en plein contre jour, asservies pour le bien d'un seul, recroquevillé dans son manoir démesuré dans ce paysage minimaliste, les hommes... élevés à l'appât du gain.

 
Malick, complètement ébahi par la nature canadienne (le film est tourné dans la province d'Alberta au Canada) délaisse de temps à autre le scénario, même les dialogues finissent par s'évanouir sous ces clairs-obscurs. On est pourtant bien proche de la trame de Badlands (La balade sauvage - 1973), son premier film, qui racontait l'histoire de ce couple de criminels dans les années 50. Epuré à l'excès, construit à partir d'ellipses signifiantes, le scénario des Moissons du Cielévoque également la perte des repères née d'une opposition entre les prolétaires et le propriétaire terrien qui du haut de sa fortune et sa toute puissance relative (il est sur le point de mourir) parvient à séduire la petite amie de Bill. Comme Bill est un être rongé par l'envie, il voit dans cet amour naissant l'opportunité de s'enrichir et pousse sa fiancée dans les bras du propriétaire, en dépit de son amour ou par amour. Malick s'attache alors à décrire le tumulte des sentiments, la coexistence de la jalousie au coeur de la passion (jalousie essentiellement présente chez les hommes, les femmes continuant d'être de nature bienveillante et douce - Sissy Spacek, Jessica Chastain, O'orientka Kilcher aussi le furent) toujours sous le regard distancié de la petite soeur, narratrice sans affect d'un drame déjà vécu. La forme sublime le texte, les images définissent l'intrigue plus que les quelques rares dialogues. Malick confère déjà au récit une portée religieuse. Le jugement divin s'abat sur les hommes quand ils se nourrissent des sentiments négatifs. Alors qu'Abby finit par tomber amoureuse de son époux et que Bill fulmine en lui tournant autour, une pluie de crickets s'abat sur la nouvelle récolte, Dieu punit les hommes de leur méprise.
 
 
Chez Malick, le péché se paie, Martin Sheen finit par se faire abattre dans Badlands, un militaire explose sur sa propre grenade dans La ligne rouge, John Smith (Colin Farrel) meurt dans le Nouveau Monde, le petit frère de Sean Penn aussi dans The Tree of Life alors parti à la guerre, l'homme finit toujours par payer sa dette d'ambition et de conquête. Bill, comme les différents personnages de la filmographie passée et à venir du réalisateur texan, paie de sa vie son désir d'ascension, il termine abattu d'une balle dans le dos, l'arme aux poings, toujours... car l'homme est guerrier de nature et c'est ce qui le perd, tous les personnages masculins de Malick meurent l'arme à la main. C'est fascinant de voir à quel point toute l'oeuvre de Malick est contenue dans ce film. Il semble déjà être en 1978 le film somme, c'est peut-être ce qui expliquera son long silence de 20 ans qui suivra la sortie en salles des Moissons du Ciel ou peut-être comme le suggèrent certains collaborateurs de l'époque l'épuisement face au système hollywoodien. A l'époque, Malick refuse qu'on lui impose des règles et dépasse régulièrement le budget fixé (plus de 800.000 dollars au total). On sent son regard peser sur tout le film, sa présence tutélaire, presque divine, s'éloignant progressivement de l'intrigue et de ses personnages pour filmer ce qui les dépasse, la nature et sa prophétie apocalyptique. On dit d'ailleurs que Richard Gere (qui s'était proposé suite à la défection de Travolta) était exaspéré par Malick qu'il accusait froidement de ne pas savoir diriger les acteurs. Tout semble en effet improvisé mais la beauté des cadres rattrape aisément le désintérêt que le réalisateur semble accorder à son histoire.
 
Parce qu'à la différence de ses autres films, il apparaît difficile de s'identifier à ces quatre personnages qui n'existent que par leurs jeux de regards. Les deux mâles s'observent, se jaugent, se jugent à la frontière du pouvoir, Bill pense que sa petite amie l'aime plus qu'elle n'aimera jamais le propriétaire terrien, ce dernier veut être aimé uniquement pour lui et pas pour son argent que convoite Bill. C'est l'histoire des guerres et de l'humanité traduite dans le deuxième film de Malick. Et pour lui, pas d'échappatoire possible, c'est la ciel qui remporte toujours la bataille, pas les hommes insolents. Les Moissons du Ciel contiennent en elles toute l'oeuvre à venir de Malick, sa manière aussi de fonctionner à l'instinct, délaissant le scénario pour trouver le sens de l'histoire dans l'acte de filmer. Pour Malick, le cinéma dépasse l'individu, survole l'égo de l'acteur, se joue de lui aussi, Richard Gere à l'époque, Sean Penn récemment. A travers l'histoire des Etats-Unis, il parvient à construire une oeuvre cinématographique où les hommes ne sont qu'un élément du décor, presque une erreur dans le paysage, une ombre dans ces magnifiques étendues de blé, ces terres cultivées et nourricières. Le réel dépasse l'homme, le cinéma de Malick aussi. Un film tout en lumière naturelle qu'il convient de découvrir sur un écran de cinéma pour apprécier à sa juste mesure sa si belle profondeur de champ. 
 
Durée : 01h35

Date de sortie FR : 01-06-1978
Date de sortie BE : 01-06-1978
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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