Critique de film
Les ogres

Regrettons qu’aucun grand festival n’ait pu trouver une place pour le second long métrage de Léa Fehner. Injustement oublié, Les Ogres est un film dont l’énergie débordante et insolente fait beaucoup de bien dans un cinéma français qui parfois manque d’enthousiasme et de générosité.

Les Ogres, conte l’histoire d’une troupe de théâtre itinérante. François en est le responsable, le « roi ». Il est accompagné de fidèles et d’une grande partie de sa famille, tous investis corps et âme dans le Davaï Théâtre. Sur les routes de France, de village en village, chapiteau sur le dos, la troupe propose de découvrir Tchekhov. Derrière l’énergie exubérante de chacun, l’arrivée d’un bébé et d’une ancienne amante vont raviver des plaies qui n’étaient pas totalement cicatrisées.

Que le spectacle commence

Les premières minutes sont évanescentes. Dans un calme relatif, le corps enveloppé de fumée, une trapéziste se déplace avec élégance et grâce. Soudain, ce silence est déchiré violemment par l’entrée en piste du reste de la troupe. Un chariot investi par les différents membres qui hurlent, sautent, chantent et vivent ! Ils transpirent l’art et la folie tout en s’offrant sans complexe à une foule séduite. Le théâtre se mélange avec la vie et laisse place à une grande fête collective sans laquelle nous n’aurions pas de raison d’exister.

Être spectateur du film de Léa Fehner, c’est partager une expérience immersive. C’est être sur les planches comme dans les coulisses. C’est avoir le sentiment d’appartenir à cette troupe, et donc à la/sa famille. La mise en scène joue d’allers et retours permanents entre le plateau, les coulisses et les différents personnages. Les comédiens sont totalement connectés à leurs rôles. Ils sont à la fois - pour une grande partie - membre d’un théâtre itinérant, mais aussi père, mère et sœur de la réalisatrice. Dans Les Ogres, la frontière entre réalité et fiction est infime. Le risque était donc immense pour Léa Fehner de se voir freiner par des conflits intimes. Loin sans faut, la cinéaste brise la pudeur et affronte ses monstres à bras le corps.

Vivre sa vie

L’énergie déployée ne manque pas de nous séduire et ne retombe jamais. Les vivants croquent le monde qui les entoure, quitte à se briser les dents. L’enthousiasme général n’évite pourtant pas les coups de grisou, dont certaines blessures rappellent le souffle. Mona (interprétée par la toujours remarquable Adèle Haenel) est enceinte de Mr Déloyal (Marc Barbé), le passé de celui-ci, toujours à vif, va déclencher des séismes au cœur de la troupe itinérante, tout comme le retour de Lola (Lola Dueñas), ancienne maîtresse de François. On l’aura compris, la vie d’une troupe de théâtre itinérant est exacerbée, excentrique et excessive. Mais elle possède en plus, l’essence de vie qui donne à notre existence éphémère une saveur particulière.

La vie justement est au cœur de cette histoire de famille bigarrée et fantasque. Le film évite le piège de la simple chronique, préférant nous faire bourlinguer d’un individu à l’autre. Nous ne dévoilerons pas dans le détail certaines séquences - course de voitures, rendez-vous chez le gynécologue, couscous partie - d’un dynamisme et d’une folie excessive, colorée et musicale qui rappelle sans réserve les grandes œuvres de Kusturica tels que Le Temps des Gitans ou Underground. Avec ce film, la jeune réalisatrice française devient une descendante du cinéaste des Balkans avec lequel elle maîtrise cet art de la fête. Sans jamais ignorer ou fragiliser ces humains boiteux, elle nous permet de les aimer et de les accepter, même avec leurs défauts. Tant qu’il y a du souffle, il y a de la vie, et les uns sans les autres ils ne sont rien. Leur école est celle de la vie, leur famille est celle qu’ils ont choisie, et même si beaucoup sont gauches ou parfois indignes, on les aime dans leur crasse.

Démesure

La tenue du cadre est une des nombreuses qualités du film. Une caméra épaule toujours en mouvement accompagne chacun des protagonistes à tour de rôle. Aucune figure n’en efface une autre. L’équilibre juste donne à chacun sa part du gâteau. La caméra est maîtrisée avec rigueur et évite cette désagréable impression de filmer du vide par une agitation permanente et sans contrôle du cadre. Ici, nous sommes plutôt saisis par la force des situations et la chair âpre et moite de la folie humaine. La distance est juste et la proximité assumée de la réalisatrice évite l’indigence à tel point que nous avons la sensation d’appartenir à cette famille, de dormir avec eux ivres sur la table, ou au chaud confinés dans les caravanes.

Malgré les cris, malgré le bruit, l’amour et l’humanité qui règnent dans cette communauté est sans partage. Fait de beaucoup de rires, mais aussi de larmes, le film solaire de Léa Fehner mérite toute notre attention. Sachons profiter de ce bonheur d’avoir pu embarquer sur son bateau ivre, pour être totalement dévorés par ces ogres et ces ogresses dont l’appétit de vie est sans limite.

Dolly Bell

Durée : 02h24

Date de sortie FR : 16-03-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 10 Mars 2016

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