Critique de film
Les Proies

Sofia Coppola réinvestissait cette année la sélection officielle du Festival de Cannes après son inégal The Bling Ring (2013), reparti bredouille à Un certain regard et qui avait largement déçu la critique. Avec Les Proies, son sixième film, la cinéaste revisite le roman de Thomas P. Cullinan en composant un film d’une élégance folle et d’une délicieuse délicatesse pour évoquer des choses pourtant très dures. Elle dépeint le quotidien terrible d’un pensionnat de jeunes femmes, au crépuscule du XIXe siècle, en pleine guerre de Sécession.

La cinéaste continue d’explorer ses thèmes de prédilection : l’ennui, la mélancolie et les portraits de femmes. Si la guerre de Sécession gronde hors champ, les filles se languissent dans un monde fermé, celui du pensionnat, en vase clos. Encore une fois chez Sofia Coppola, l’espace est vecteur de solitudes. La maison-prison des Virgin Suicides (2000), les hôtels de Lost in Translation (2004) et Somewhere (2011), ou encore le Versailles barricadé de Marie-Antoinette (2006).

Il y a cette image-leitmotiv d’une jeune femme qui regarde depuis le balcon à travers une longue-vue vers les terres meurtries par les combats, vers le fracas incessant des canons, vers l’action en somme. C’est grâce aux ennuis que l’on peut sortir de l’ennui. C’est pourquoi accueillir un soldat ennemi, outre l’aspect subversif qu’il soit un homme – c’est-à-dire une pulsion de désir pour ces jeunes demoiselles – s’avère avant tout un événement pour tromper l’ennui. Le long métrage est à l’image de ce fameux caporal nordiste (Colin Farrel) : il est infirme, immobile, condamné à la position horizontale, puis finalement boiteux. Il ne se passe rien, mais c’est précisément le sujet du film. La séquence paroxystique de l’œuvre de Don Siegel, à savoir une amputation, disparaît ici dans un fond noir, une ellipse. L’ennui annihile l’action. On pense alors à Pique-nique à Hanging Rock (1977) de Peter Weir, l’œuvre fétiche de Sofia Coppola, où de jeunes filles disparaissaient mystérieusement sans laisser de trace dans le repli d’un plan. Dans le film de la cinéaste, qui excelle dans la suggestion, une raréfaction de l’action se distille et s’infiltre dans les jointures, les événements majeurs disparaissent et s’effacent.

Les Proies devient même émouvant par moments, notamment dans la façon de voir le visage changeant de Kirsten Dunst (Edwina) voyager à travers l’œuvre de la cinéaste et revêtir des rôles disparates, mais toujours emprunts d’une mélancolie profonde, d’un décalage avec le monde. C’est peut-être le plus beau personnage de l’œuvre de Sofia Coppola : l’ennui (personnifié par l’actrice).

Visuellement, Les Proies est un émerveillement, le jury cannois de Pedro Almodovar n'a pas manqué de le souligner puisque le film s'est vu octroyer le prix de la mise en scène. Nimbée d’un clair-obscur subtil, la photographie est aussi insaisissable que le groupe de jeunes filles en fleurs, tantôt lumineuse, tantôt enveloppée d’une noirceur morbide. Les ondes lumineuses de la Virginie dessinent des tableaux oniriques, mis en lumière par Philippe Le Sourd (directeur de la photographie du flamboyant The Grandmaster de Wong Kar-wai [2013]) et inspirés par l’art photographique de William Eggleston. Éclairé à la bougie, proche d’un Barry Lyndon (1976) de Stanley Kubrick, les intérieurs recèlent de secrets avec toutes ces portes fermées, c’est-à-dire autant de passages interdits à franchir. Le jardin luxuriant difficilement domptable, à l’instar de Miss Martha (Nicole Kidman), dévoile le côté épineux de la propriété immaculée ainsi que son atmosphère lourde, asphyxiante et humide.

On regrette cependant moins de charges érotiques que dans la vision de Don Siegel, cette version de 2017 étant paradoxalement plus sage, moins transgressive. De plus, l’émotion a tendance à être étouffée par une mise en scène insistante. Le film de la cinéaste est un bel écrin fragile, presque trop propre. Les Proies est un Sofia Coppola mineur, il n’en reste pas moins un bel objet de cinéma souvent audacieux, lyrique, gothique et stylisé.

Durée : 01h33

Date de sortie FR : 23-08-2017
Date de sortie BE : 20-09-2017
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Critique mise en ligne le 29 Août 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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