Critique de film
Les Salauds

Il faut reconnaître à Claire Denis une place à part dans le paysage cinématographique français. Une place acquise à la marge d'une production héxagonale aseptisée et convenue. Et ces Salauds ne vont faire que grossir ce clivage, tant le dernier film en date de la réalisatrice de 35 Rhums assume une radicalité autour d'un sujet peu aimable : une famille qui touche le fond entre inceste, dettes, prostitution... Un scénario sombre, qui peut rappeler celui de Trouble Every Day, et qui confirme en même temps l'intérêt de Claire Denis pour l'observation des zones d'ombre de notre société. Et au milieu de ce chaos, le personnage de Vincent Lindon, Marco, figure libre et étendard du cinéma de Claire Denis. L'acteur se bonifie avec le temps (après Welcome et surtout Pater), et impressionne de plus en plus, à l'image de ce film qui prend son temps pour imposer son implacable sauvagerie.

Les Salauds, comme toujours chez Claire Denis, est un film d'ambiance, même si ici, l'ambiance n'est pas des plus drôles. Avec les fidèles Tindersticks à la bande originale, la cinéaste met en place un récit vaporeux, qui dilue quand il le peut les affreusetés commises par les personnages. Ces derniers, tous des « salauds » pointés par le titre, s'observent, s'apprivoisent pour mieux se trahir, et cassent tous les codes préétablis dans notre société. La misanthropie la plus extrême n'est pas bien loin dans les rapports humains pointés au sein de la sphère familiale. Que reste t-il à sauver de notre espèce quand nos corps comme nos biens deviennent des marchandises et des consommables pour le voisin, le créancier, le père ? Rien. Ce constat douloureux est sans doute un accouchement difficile pour le film et la cinéaste, et ce qui peut donner l'impression d'un manque in fine. Il n'en est rien, Les Salauds est un brûlot, une baffe à encaisser ou à combattre, mais difficile de l'ignorer.

Cette violence dans le récit est nuancée et tenue à distance par ce que Denis sait faire de mieux : filmer ses acteurs. Au plus des corps, des caresses, et des visages, la caméra d'Agnès Godard (encore une fidèle, pour la première fois ici en numérique) suit les mouvements des personnages comme si leur corps avait plus à dire que leur esprit, depuis longtemps corrompu. Violence également dans le montage, avec un récit qui lance quelques fausses pistes, images mentales et chevauchées oniriques. Il faut voir dans Les Salauds une saillie poétique sur notre société d'aujourd'hui, bien qu'y soit poussé à l'extrême la bassesse du genre humain.

Et c'est sans doute là que le film sera amené à déranger, dans ce qu'il cherche à renvoyer de notre image, sous les apparences d'un conte noir et presque nihiliste. D'autant que Denis y reprend son thème fétiche du métissage, faisant figurer de nombreux comédiens noirs, dont, fidèle parmi les fidèles, l'excellent Alex Descas. Il y a chez Claire Denis ce génie de vouloir et de pouvoir plonger dans nos entrailles, et de rester juste dans la démonstration terrifiante d'une nature humaine décadante et violente. Ses films, et celui-ci en particulier, ont la fureur et l'engagement qui manquent terriblement à l'immense majorité du cinéma français. Et tant pis s'il faut parfois employer les grands moyens et les grands effets pour se faire entendre !

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 07-08-2013
Date de sortie BE : 28-08-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 22 Mai 2013

AUTEUR
Jérémy Martin
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