Critique de film
Lincoln

Film historique, bien sûr mais surtout peinture du fondement de la politique américaine, si complexe, et de la politique en général, si vicelarde, le dernier Spielberg est ambivalent et délaissera son passionnant exposé sur les coulisses de l’abolition de l’esclavage pour une seconde partie plus convenue, efficace mais déjà vue.

Affranchir la population noire d’Amérique est le combat de toute une vie, un projet fou qui divisa un pays et mena à un massacre sans précédent. Après quatre ans de Guerre Civile, cette histoire d’abolition est de plus en plus confuse dans les esprits et la priorité est à la paix, que l’esclavage perdure ou pas. A ce stade, un peu de corruption pour finir le travail paraît bien légitime. Abraham Lincoln n’a que quelques mois avant que le vote n’ait lieu, avant que la rumeur de paix venant du sud n’arrive aux oreilles de tous.

C’est tout le sel de cette longue induction, le dilemme d’un homme qui a sacrifié les siens (un fils décédé, un mariage raté, un autre fils qui s’engage dans la guerre qu’il a provoqué), ses concitoyens (plus de 600 000 morts) et qui, alors que rien ne dit que l’abolition ne sera pas un désastre (quelle vie pour un ancien esclave ? La moitié du pays est encore raciste, etc...) doit refuser la paix et mettre en place une chasse aux votes éhontée. C’est donc dans la complexité des enjeux et les tiraillements de Lincoln que le film trouve sa beauté. Dommage donc que la deuxième partie ne devienne qu’un amas de poncifs, aussi plaisants et maitrisés soient-ils.

On pourrait même dire que le premier poncif viendrait de la mise en scène : Aucun doute possible, il s’agit bien du duo Spielberg-Kaminski. Elégant, cela va sans dire mais sans surprise. Sublime même parfois mais n’aurait-on pas pu dire avant la projection que le film ressemblerait à ça. Je chipote bien entendu, ces deux génies méritant qu’on leur secoue les puces. Souvent, l’impression de regarder une version adaptée de Munich se fait ressentir : plus lente et introspective, cette croisade peu avouable pour la bonne cause, qui plus est menacée par une mission adverse, fait penser à l’incroyable film de 2005. Les mouvements  virtuoses de caméra (ici plus profil bas, époque et genre oblige) et la photographie modelée et monochrome tout en clair-obscur et contre-jour de Kaminski ne feront  que renforcer cette sensation.

Spielberg donne un ton rassurant à un film qu’il a peut-être eu peur de rendre trop bavard et malgré des tons froids, il régit son Lincoln pour que jamais il ne bascule dans l’austère. Cadres comme des tableaux de maîtres, mouvements en tous genres, plongées majestueuses, l’histoire se raconte en mots mais surtout en images, malgré ce qu’en dit son réalisateur. Par peur du rébarbatif, Spielberg dynamise un contenu qui aurait mérité un traitement plus simple. Entendons-nous bien, on reste dans la délicatesse mais une délicatesse moins fine qu’il n’y paraît. Ce que disent les dialogues, la caméra nous le reformule, c’est parfois impérial, parfois moins digeste.

Là où le film arrête d’avancer à couvert pour faire dans l’efficace, c’est dans le registre de l’émotion. Souffrances intimes et questions raciales sont recalées au titre de divertissement, les bons boutons seront pressés, les bonnes émotions seront débusquées, un cas d’école. Dommage car certaines scènes, notamment avec sa femme ou ses fils, méritaient un traitement moins appuyé. Et même si la sempiternelle séquence dite du « tribunal » (ici le vote au Congrès) fonctionne à merveille et contient son lot de surprises et de réconfort, on ne peut s’empêcher de regretter la bascule vers des séquences trop balisées. Idem avec les « collecteurs » de votes et leurs Nemesis sudistes, les montages alternés tout en sketches font mouche mais n’a-t-on pas déjà dans nos mémoires de nombreux souvenirs semblables ?

C’est paradoxalement l’humour qui maintiendra la force de ce film étrange jusqu’au bout. L’humour a déjà ce goût d’inattendu : qui aurait imaginé Lincoln (le film ET le personnage) franchement drôle ? On peut d’ores et déjà envisager cette légèreté comme une promesse de rejet de la part d’une partie de l’audience. Car si l’on comprend la gêne face à cette farce parfois hors de propos, cela amène une certaine distance intéressante voire salutaire. Le réalisateur et le scénariste (Tony Kushner) s’en servent de manière cohérente : contrebalancer leur vision un peu trop « déifiante » de Lincoln, entre Bouddha et martyr (l’image sur le lit de mort est éloquente) et ridiculiser ce spectacle de petite politique afin de magnifier les vrais enjeux.

Pour peupler ce théâtre des sournoiseries, nous faire rire, pleurer et réfléchir, Spielberg a réuni le plus impressionnant casting de l’année (on peut déjà le dire), mené par le plus majestueux des acteurs : Daniel Day-Lewis. Même s’il en fait un peu trop et que son jeu consiste la plupart du temps à maintenir ses sourcils relevés, l’homme est électrique, une bête de charisme. La course à l’oscar s’organise presque malgré lui (transformation physique, personnage historique) et il serait triste de réduire sa composition à une compétition. Personnellement, j’ai vu l’acteur derrière le masque du jeu tout au long du film mais c’est peut-être cela qu’il fallait. Day-Lewis donne une vision finalement assez personnelle de Lincoln et le résultat accentue l’éloignement des bouquins d’histoire : le film sera une dissertation politique autour d’un emblème national. Le reste de l’équipe est parfait, notamment le merveilleux James Spader, proposant toujours des compositions décalées et évidentes. 

S’il l’on peut reprocher au film des directions trop attendues et une présentation discutable de l’histoire, le dernier Spielberg est suffisamment puissant et dense pour que tous les plaisirs du cinéma y soient joyeusement profitable. Avec un peu de recul, Lincoln est plus atypique qu’on ne le croit, maladroit certes mais honnête et passionnant. 

 

Durée : 2h29

Date de sortie FR : 30-01-2013
Date de sortie BE : 23-01-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 13 Janvier 2013

AUTEUR
Jérôme Sivien
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