Critique de film
Loin de la foule déchaînée

La Chasse accourt

Encensé avec son coup d’éclat épate bourgeois Festen en 1998, Thomas Vinterberg s’est par la suite précipité dans le has-beenat en enchaînant échecs artistiques et/ou commerciaux. Surprise au festival de Cannes 2012 où Mads Mikkelsen reçoit le prix d’interprétation masculine pour La Chasse, denier effort du réalisateur danois. Succès public aidant, la carrière de Thomas Vinterberg suscite à nouveau une certaine curiosité (à défaut d’un véritable intérêt). Aujourd’hui, Loin de la foule déchaînée fait le point sur les ambitions du cinéaste aux commandes d’un véhicule pour deux acteurs en quête de rôles de premier plan: Carey Mulligan (Drive) et Matthias Schoenaerts (De Rouille et d’Os). Co-production entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, le film est adapté d’un roman de l’anglais Thomas Hardy paru en 1874. Familiers de l’univers de l’auteur de Tess d’Urberville ou de Jude l’Obscur: aucune surprise ne viendra troubler votre découverte de ce Loin de la foule déchaînée.

Il était une fois…

Fin du 19ème siècle, au cœur d’une campagne anglaise battue par les vents, Bathsheba Everdeen (Carey Mulligan), jeune femme indépendante et éduquée, décline la demande en mariage de son voisin, le berger Gabriel Oak (Matthias Schoenaerts). Alors que ce malheureux homme perd aussi son troupeau et ses terres, Bathsheba devient propriétaire d’un grand domaine agricole par la grâce d’un héritage bienvenu. Transformée en femme de tête, notre belle héroïne ne tarde pas à voir d’autres prétendants frapper à sa porte.

Sans bavures

Loin de la foule déchaînée n’est pas un mauvais film. Si vous traînez votre grand-tante bigote pour sa sortie ciné annuelle, c’est LE film qu’il vous faut. Remplissant consciencieusement le cahier de charges de l’adaptation d’un classique du naturalisme anglais (ruralité, mariage, honneur, coups du sort…), Thomas Vinterberg rend la copie sans ratures d’un premier de classe tête à claques trop bien peigné. Pour prendre un contre-exemple, Loin de la foule déchaînée est l’antithèse de Les Hauts de Hurlevent selon Andrea Arnold. Là où la réalisatrice britannique coupait la moitié du roman d’Emily Brontë pour livrer une adaptation tellurique et éminemment personnelle, Thomas Vinterberg se garde de toute prise de risques, de toute preuve ostensible de personnalité.

« Ah ! Tu vois, je te l’avais dit ! »

L’adaptation de Loin de la foule déchaînée par Thomas Vinterberg embrasse à pleine bouche le post-romantisme du récit original. Le scénario suit stricto-senso les retournements et autres deus ex-machina imaginés par Thomas Hardy, le tout traité sur un premier degré sincère, mais d’un symbolisme lourdingue. Les trois prétendants, par exemple, présentent des personnalités conformes à leur physique: un Michael Sheen propre sur lui (et souvent excellent acteur) incarne le mariage de raison, tandis que les élans passionnels échoient à un jeune bellâtre vêtu de rouge (Tom Sturridge, plutôt mauvais pour sa part), quant au solide Matthias Schoenaerts, il incarne le bon compromis, fier, fiable et résistant… Comme son nom l’indique (Oak=Chêne). Tout est à l’avenant: les saisons illustrent les variations de ton, la chevelure de Carey Mulligan (lâchée, attachée, un peu des deux…) renseigne sur les élans de son cœur. Tel l’orage qui pointe dans le ciel le soir du mariage irréfléchi de notre héroïne, le spectateur confortablement installé assiste à un spectacle rassurant sur lequel il garde constamment une bonne longueur d’avance.

Une partie de campagne

Pourtant, du cœur et des talents sont à l’ouvrage, et un consensus mollasson assurera que « Loin de la foule déchaînée, quand même, c’est du beau travail ». Carey Mulligan investit à fond dans un rôle complexe, un cadeau pour une actrice en mal de reconnaissance. Le couple qu’elle forme avec Matthias Schoenaerts fonctionne à merveille grâce à une vraie idée de découpage (un système de two/shots profils) qui parvient à créer la tension sensuelle nécessaire et trouve sa pleine mesure dans une séquence finale plutôt réussie. Si la photographie signée Charlotte Christensen réserve quelques belles idées (les nuits d’une bichromie bienvenue ou une forêt merveilleusement embrumée tandis que l’héroïne va à la rencontre du grand méchant loup), elle pèche aussi par excès de coquetteries, dorures ou autres lens-flares. Dans Tess, d’après le même Thomas Hardy, un auteur nommé Roman Polanski s’était préservé de cet écueil grâce à ses plans d’ensemble aux larges profondeurs de champ, aux couleurs et compositions inspirées de la peinture flamande. Une inspiration qui parvint à transmettre la rudesse du travail agricole et l’âpreté du décor.

Anti auteur

Mais Thomas Vinterberg n’est pas Roman Polanski, ni Andrea Arnold. Malgré tout son savoir-faire appliqué, le réalisateur danois ne quitte jamais les rails d’un catalogue d’images naphtaliné, prévisible et forcément ennuyeux. Et c’est bien l’absence de vision d’auteur qui nuit à Loin de la foule déchaînée. Le réalisateur n’a aucune proposition moderne et/ou personnelle pour faire résonner aujourd’hui cette histoire avec le public. Après La Chasse, alors qu’une seconde chance inespérée lui tend les bras, doit-on attendre autre chose de Thomas Vinterberg ? Avec son nouveau film, le responsable de Festen, semble vouloir jeter aux oubliettes une étiquette d’auteur encombrante pour s’assurer un avenir d’artisan honnête, fabriquant de films oubliables. Y perdrait-on vraiment au change ?

Durée : 1h59

Date de sortie FR : 03-06-2015
Date de sortie BE : 20-05-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Quepeutonregardercesoir
20 Juin 2015 à 12h13

J'ai personnellement beaucoup apprécié de film. Il est comme il est décrit ici : un peu lent certes, mais il transporte et fait rêver les éternels romantiques dont je fais partie. Les acteurs jouent bien, bref, j'ai aimé !
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Critique mise en ligne le 25 Avril 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[113] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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