Critique de film
Lost in translation

Il est des films comme des moments de bonheur où les silences subtils et les regards profonds offrent à la vie son intangible immuabilité. Lost in Translation de Sofia Coppola fait partie de ces films pas trop bavard, juste une suite de plans-séquences où les émotions perlent immobiles et constantes. C’est un film sensuel à l’érotisme constant. Ici tout est dit sans voyeurisme, on devine, on suppose, on regarde conscient d’assister à la naissance des sentiments. On est même parfois gêné d’être spectateur et on se calfeutre avec pudeur dans l’ombre projetée par l’écran.

Pour resituer, Charlotte (Scarlett Johansson), la vingtaine, accompagne son mari photographe (Giovanni Ribisi) à Tokyo. Elle passe ses journées entre le bar de l’hôtel et sa chambre vide. Délaissée, elle flirte avec le doute. Bob (Bill Murray), la cinquantaine bien tapée, est un acteur sur le déclin qui se rend dans la capitale nippone pour les besoins d’une publicité sur le whisky. Ces deux-là vont évidemment se croiser au bar et arpenter les karaokés de la ville en tissant autour d'eux un voile ténu de complicité qui dépasse largement les affres du coup de foudre amoureux.

De cette rencontre sans illusion naîtra donc une relation intimiste subtilement teintée d’amour et d’amitié, offrant à ces deux nyctalopes en perdition la possibilité de pouvoir corriger, tout en décalage, la définition formatée qu’ils avaient jusque là d’eux-mêmes.

Sofia Coppola, dont le premier opus Virgin Suicide avait déjà remporté tous les suffrages, réussit avec Lost in translation un film magistral. Le principal tour de force de la réalisatrice est de parvenir à éviter l’écueil d’un genre qu’on aurait vidé de toute ambiguïté et livré en pâture à un public conquis avant de s’être assis. Ici, le spectateur est continuellement baladé et lui-même perdu dans la définition du genre auquel il est en train d’assister, en quelque sorte cloué dans son fauteuil à la recherche du véritable sujet du film. Car s’il s’agit d’une comédie parfois caricaturale qui utilise la capitale japonaise comme toile de fond et comme personnage principal, le film peut tout aussi bien être analysé comme une narration mélancolique ayant pour thème la solitude dans une ville étrangère. Par effet de miroir et par l’étouffante errance qui les tenaille dans la mégalopole c’est la délicate instabilité de leurs mariages, l’incohérence de leurs choix de vie, la méconnaissance de leurs entourages et de leurs envies profondes qui sont révélées aux deux personnages. Pendant une semaine, ils vont s’éveiller et se réveiller en traversant avec tendresse la vie de l’autre. Peu importe finalement que le film se tourne à Tokyo et que cette dernière soit le prétexte à de vieux gags éculés car la solitude que Bob et Charlotte véhiculent aurait trouvé un substrat nécessaire à son éclosion dans n’importe quel coin du globe pour peu que la distance du langage et de la culture les aient plongés dans l'isolement.

Bill Murray en symbiose totale avec l’essence du film, drôle et émouvant avec une touche de cynisme qui n’est pas sans rappeler le célèbre Un jour sans fin livre ici une de ses plus belles performances et Scarlett Johansson, déjà remarquée dans l’atypique Ghost world, prouve qu’elle possède l’alliance subtile de la grâce et du talent, elle franchit avec ce film un nouveau cap. Porté par un duo d’acteurs épatants, le film de Sofia Coppola a trouvé un écho favorable auprès d’un public toujours avide de se plonger dans un voyage introspectif et d'obtenir grâce au reflet de la toile un éclaircissement sur ses propres aspirations amoureuses.

On s'interrogera encore longtemps sur la teneur des propos que Bill Murray souffle à l'oreille de Scarlett Johansson à la fin du film...


Durée : 1h42

Date de sortie FR : 07-01-2004
Date de sortie BE : 07-01-2004
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 21 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
[976] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES