Critique de film
Ma Loute

P’tit Quinquin représentait un virage brutal dans la carrière de Bruno Dumont. Au-delà de son format télé qui n’est finalement qu’un long film saucissonné en quatre c’est au niveau du ton qu’une petite révolution avait eu lieu. Car si le film est au fond très similaire aux précédentes œuvres du cinéaste (on peut notamment le rapprocher de L’humanité avec son enquête policière dans son nord bien aimé), pour la première fois Bruno Dumont nous faisait rire. Il plongeait la tête la première dans une comédie à l’humour particulier et souvent insaisissable où l’on riait bien franchement de la bêtise touchante des personnages principaux (des acteurs non professionnels jouant comme ils sont dans la vie, d’où le paradoxe de ce rire presque coupable). L’austérité de ses films précédents laissait place à un humour burlesque inattendu.

Sur le papier Ma Loute semble être un décalque de P’tit Quiquin. Le nord, des meurtres, une enquête policière menée par un inspecteur folklorique autour de laquelle gravite un personnage jeune et naïf donnant son titre au film. Sauf que Ma Loute se déroule au début du XXème siècle et qu’un groupe de grands bourgeois en vacances vient s’ajouter au tableau. Le film prend alors des airs de satire sociale où la bourgeoisie forcément ridicule et superficielle vient à la rencontre de petites gens, humbles pêcheurs de moules pétris d’humanité. Tout semble entendu et convenu sauf qu’évidemment Bruno Dumont n’est jamais là où on l’attendait et les rôles sont loin d’être aussi facilement identifiables.

Dès les premières minutes, la famille de pêcheurs de moules locale est dépeinte comme meurtrière et cannibale. Présentés comme des monstres ils le resteront jusqu’à la fin du film. De leur côté les bourgeois sont bel et bien ridicules (on y revient plus bas) mais au fond d’une bonté toute naïve et presque émouvante. C'est là toute la qualité du film, d'être unique et de proposer un schéma singulier hors des conventions attendues mais c'est aussi quelque chose d'un peu dérangeant, comme le sentiment que Bruno Dumont ne fait que s'amuser de son public en cherchant à tout prix à le déstabiliser voire même à l'humilier.

Car Ma Loute semble parfois être une simple expérience de tolérance d’un cinéaste pervers envers ses spectateurs, où le sadisme de son auteur s'exerce de manière à nous faire rire et immédiatement nous donner honte d’avoir ri. A l'image de ce personnage de commandant de police très obèse, qui arrive à peine à articuler et qui doit littéralement se coucher par terre pour regarder des indices, les gags sont souvent d'un niveau affligeant (des chutes accentuées de bruits cartoonesques, un Luchini qui se retrouve littéralement les quatre fers en l'air...) et on finit par se demander ce que veut bien nous raconter Bruno Dumont.

Aux bourgeois, il offre une ode à la caricature la plus crasse et la plus exacerbée. L’œil à moitié fermé, le visage déformé de grimaces et la démarche d’un Aldo Maccionne rhumatique, Fabrice Luchini y fait face à une Juliette Binoche en roue libre dans un numéro de grande bourgeoise hystérique au phrasé délicieusement insupportable. Seule Valeri Bruni-Tedeschi dans un rôle plus nuancé parvient à exister par intermittences hors de la caricature (elle donne d’ailleurs au film son moment le plus poétique, d’une superbe sidération mystique), tandis que l'excellent Jean-Luc Vincent tire son épingle du jeu en frère retardé aussi glauque qu’inquiétant.

Face à cette débauche de cabotinage en tous genres, la famille de marins pêcheurs est évidemment interprétée par des acteurs non-professionnels et la manière de filmer ces visages incroyables (car il est évident que Bruno Dumont caste avant tout des « gueules ») a toujours quelque chose d'unique dans cette manière de capter quelque chose de l'humanité à travers ces rides profondes, ces proéminences osseuses ou ces regards torves.

Le film, longue dialectique en cinémascope de plans larges de paysages et de gros plans de visages est visuellement splendide (verra-t-on cette année un film français plus beau ?. La thèse du film pourrait s'incarner toute entière dans la manière dont les visages s'impriment sur l'écran. Les traits figés des prolétaires où chaque ride a une profondeur folle, face aux grimaces, tics et roulements d'yeux des grands bourgeois. D'un côté une humanité brute captée dans sa matière photographique et de l'autre une matière burlesque qui n'existe que dans la difformité et l'expression permanente de sa vanité.

Le plus beau personnage du film, Billie, garçon et fille à la fois, un(e) adolescent(e) sensible et romantique, aurait dû donner son titre au film. Pourtant Bruno Dumont fait le choix de Loute, soit ce fils de pêcheurs de moules meurtrier et cannibale. Ce choix étrange et presque provocant est à l'image du film qui n'a de cesse de pousser le spectateur, de tester ses limites, d'aller précisément là où on ne voudrait pas qu'il aille et de le faire en fanfaronnant.Tout ça est évidemment conscient de la part du cinéaste et même si on décide de marcher à ses côtés on peut trouver un peu puéril la provocation qui tendrait à mépriser son public.

Si Ma Loute touche par instant au sublime on lui préférera cependant la sincérité des films précédents du réalisateur. Hors-Satan ou Camille Claudel 1915 étaient des films beaucoup plus simples, d'une limpidité absolue travaillant à l'os l'art de Bruno Dumont. Malgré ses immenses qualités on continuera de préférer le visage de Juliette Binoche traversée d'une grâce mystique dans Camille Claudel 1915 que le gag d'un commissaire obèse qui chute et qui roule sur lui-même. Pas une histoire de noblesse ou de grandeur du sujet, non. Tout simplement une puissance émotionnelle incomparable.

Durée : 02h02

Date de sortie FR : 13-05-2016
Date de sortie BE : 18-05-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 13 Mai 2016

AUTEUR
Grégory Audermatte
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