Critique de film
Mékong Stories

Pendant Mékong Stories, Saïgon et sa campagne environnante deviennent le décor de plusieurs récits initiatiques, tous pailletés de violence, de pulsions et d'espoir. Le film de Phan Dang Di étonne et séduit par sa matière singulière en oscillant, avec une maladresse bienvenue, entre réalisme cru et cirque ardent. Alors, le réalisateur nous invite à contempler de jeunes oiseaux, dont l'envol peut enlacer tragiquement la chute. 

Poésie solaire, troublant réalisme 

Le réalisateur peint sans faux semblants le quotidien de plusieurs jeunes vietnamiens. L'un est passionné par la photographie, l'autre s'abandonne à quelques trafics et travaille la nuit dans une boîte aux lumières aveuglantes. Van, elle, épouse la délicatesse pendant ses cours de danse classique et se transforme en fleur plus sombre la nuit, en ondulant sur la scène de cette même boîte. Ce qui fait l'originalité de Mékong Stories, c'est la façon dont la trame se construit sur un fil réaliste parsemé de bribes poétiques de désillusion. La vérité du quotidien est violente : certains mendient pour se payer à manger, d'autres vendent leurs corps, une se donne des airs d'esclave pour un époux beaucoup plus âgé. Le tout se dessine avec une brutalité charnelle mais celle-ci est toujours comme entourée d'un aspect vaporeux, capable d'adoucir ce que l'on voit. Cette matière d'un onirisme contradictoirement naturel, c'est celle des rêves et des espoirs de ces jeunes qui viennent défier cette violence. 

Une irrégularité surprenante 

La force déstabilisante de Mékong Stories réside dans sa singulière irrégularité. Le film s'écoule avec une liberté de choix scéniques déroutante. Comme ses personnages, le schéma filmique est guidé par une réelle spontanéité et défilent alors plusieurs modernisations de saynètes. Beaucoup d'instants musicaux chantés par l'un des personnages guitariste se posent sur la narration avec délicatesse, comme un émouvant entracte. On pense parfois à l'univers du cirque ou plutôt à celui des saltimbanques, épris d'arts en plein air. 

Comme un cours d'eau 

Puis, de cette irrégularité émane la liberté. Comme un fleuve capricieux, Mékong Stories, définitivement reflet de ses personnages, se laisse aller à ses pulsions jusqu'à frôler parfois une matière fantastique (la séquence nocturne dans la forêt notamment, filmée comme un retour aux sources). Phan Dang Di questionne la liberté des corps qu'il met en scène et dévoile avec incertitude une essence assoiffée d'impulsivité. Ici, la liberté désirée est aussi puissante que celle d'une eau indomptable.  

Mékong Stories pose à plusieurs reprises sa caméra sur les battements d'ailes d'oiseaux perdus dans le bleu gris du ciel. Les personnages du film, éveillés par leur jeunesse ardente, rêvent de la liberté de ces volatiles, une liberté maîtresse de choix et de mouvements. Finalement, Phan Dang Di met en images la désillusion, celle de ne pas être un oiseau … 

Durée : 1h46

Date de sortie FR : 20-04-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 31 Mars 2016

AUTEUR
Alice Carlos
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