Critique de film
Melancholia

Il était dit que l’année 2011serait immense. Melancholia de Lars Von Trier, nouvelle merveille du 7e art. Film qui comptera pour les décennies à venir comme la vision pessimiste ultime de la nature humaine, transcendée par un artiste de génie. « L’homme est mauvais », assène Justine (Kirsten Dunst) à sa sœur Claire (Charlotte Gainsbourg). L’histoire ne peut pas lui donner tort. Justine, porte-parole dépressif de Lars Von Trier délivre cette assertion comme une prophétie. L’homme est condamné et personne ne le regrettera semble-t-elle dire.

C’est le lent suicide par étouffement de la psychose que le réalisateur danois évoque dans ce tableau inouï de beauté, d’une plasticité iconographique. Les dix premières minutes du film sont somptueuses, certainement parmi les plus belles de l’histoire du cinéma, plusieurs scènes se détachent dans un ralenti parfait sous la musique « Tristan et Iseult » de Richard Wagner. C’est le poids du monde qui s’abat sur ces tableaux vivants, admirables de pesanteur. 

Après ce préambule pictural et iconographique conviant à l’écran l’histoire de la peinture, le film se divise en deux parties. La première est consacrée à Justine, la seconde à Claire. Dans la première partie collégiale et filmée caméra à l’épaule (non loin d’un Festen qui nous ramène au dogme), Justine et son mari Michael (Alexander Skarsgard – vecteur du fantasme chez Sookie dans True Blood) débarquent à leur mariage avec quelques heures de retard. 

C’est l’environnement anxiogène de l’assemblée qui diffuse alors chez Justine une douloureuse et progressive mélancolie aussi paralysante qu’inévitable. Gaby, la mère (Charlotte Rampling), incarnation de la frustration et du dégoût de la vie, Dexter, le père (John Hurt) à l’immaturité communicative, Claire la sœur modèle et étouffante, John (Kiefer Sutherland), le beau-frère culpabilisant, Jack (Stellan Skarsgard) le patron à l’ambition obsessionnelle. C’est une véritable boîte de Pandore qui s’abat pernicieusement sur Justine tout au long de son mariage. Pourtant si les intentions sont parfois louables, c’est la finesse de Justine, sa réception sensible au monde qui la désigne comme victime annoncée de la grande messe du faux-semblant.

Pour mieux souligner son incapacité à vivre son rapport au monde, Justine fuit dans les innombrables pièces du château où se déroule la cérémonie. Elle s’échappe dans le jardin, prend un bain au moment de couper le gâteau, finit par tout détruire avant même d’être rattrapée par son angoisse. Faire capoter son mariage, incarnation terrestre du rapport à l’autre, abandon de soi et hypothétique, hypocrite sursaut de la vie sur la mort, c’est son unique position, sa seule position tenable, la fuite… face au bonheur factice. 

Melancholia, doux nom de la planète immense qui est censée passer à deux doigts de la terre dans la seconde partie du film, c’est la métaphore de la maladie de Justine. Dans ce deuxième volet, les convives ont disparu, le lieu est cependant resté le même, quelques mois ont passé sans doute… Justine arrive complètement transformée, dans un état avancé de dépression, incapable de manger. Claire veille sur elle… la force à se nourrir, l’emmène dans de longues cavalcades (splendides images aériennes de ces deux chevaux galopant dans la campagne sous un tapis de brume), à chaque fois, c’est le cheval de Justine qui refuse de franchir un pont, comme le mur invisible du futur. Justine est condamnée comme l’espèce humaine à attendre son sort. Et au-dessus d’elle, Melancholia se rapproche, menaçant la terre de son ombre immense.

Plus le choc des planètes semble être inévitable, plus Justine devient forte. Comme tous les gens pessimistes et préparés au pire, elle trouve des ressources. Quand John (Jack Bauer plus habitué à sauver le monde qu’à l’abandonner) déclare forfait, c’est Justine qui prend soin de sa sœur et de son neveu, c’est elle qui leur prépare une cabane magique contre la fatalité. Cette cabane magique c’est son souvenir, celui qu’ils emporteront avec eux quand elle les aura quittés. 

Justine, un des personnages les plus émouvants, les plus denses du cinéma porté par la magnifique Kirsten Dunst (prix d'interprétation à Cannes pour le film), parvient à sortir de sa torpeur quand dehors le drame gronde prêt à exploser au visage du spectateur et abat sa pluie de cendres pour un final qui laisse bouche bée de puissance. Cette collision cosmique ou ce suicide intime, quelque soit le point de vue où l’on se place, est prodigieux de sincérité, de mise à nu de la psychose du réalisateur qui parvient toujours à élever son art à la hauteur de son mal-être. Il nous confie au gré de l’intime, sa plus belle œuvre, un film magistral aussi romantique que noir, un coup de pied au cul du cinéma catastrophe qui pourrait tirer l’enseignement de cette démonstration holistique (ici l’individu est un tout indivisible lié au monde) et qui au lieu de dépenser des centaines de millions d’euros à détruire des décors et des villes devrait s’ingénier comme Lars Von Trier à se pencher sur l’homme et sur la volonté destructrice qu’il applique à sa propre personne.

Melancholia est un voyage douloureux au bout de soi qui fait voler en éclats nos défenses comme les branches d’arbre minces qui composent la cabane de Justine. Notre rapport au monde est en grande partie construit d’illusions auxquelles on s’évertue de croire, mais se l'avouer c'est un peu mourir.

 

Durée : 2h11

Date de sortie FR : 24-08-2011
Date de sortie BE : 10-08-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Laruelle
25 Janvier 2013 à 17h18

Un film époustouflant de grandeur et de beauté où l'écran se transforme en miroir
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Critique mise en ligne le 10 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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