Critique de film
Mercuriales

Virgil Vernier continue d’explorer des formes cinématographiques polymorphes après le tournant engagé avec Orléans, son moyen métrage qui mêlait fiction et documentaire non interventionniste. Le réalisateur du documentaire Commissariat (2009) reprend des thèmes déjà présents dans Orléans, amitié féminine, réalité sociale, groupes marginalisés ou souvent absents du cinéma français, paysage urbain austère, club de strip-tease, opposition chair et brique, métal et corps. Le sens du film lui est obscur, froid et chaud comme Mercure avec ses hémisphères nocturnes et diurnes aux températures extrêmes ici signifié par les deux tours Mercuriales de Bagnolet où l’action se situe principalement. Bagnolet, Drancy, la France invisible du cinéma.

A cet égard, le film est fascinant. Le verbe est une nouvelle fois à l’honneur comme il l’avait été dans Donoma de Djinn Carrénard, le verbe délié de l’improvisation surtout. L’actrice Philippine Stindel (Joane) se révèle dans tous les plans: sa voix, sa scansion, son port de tête, son jeu d’attaquante, ses airs gênés, sa répartie rappellent la révélation cannoise de l’année dernière Adèle Exarchopoulos. Sa partenaire à l’écran, Ana Neborac (Lisa), a un jeu plus en retenue, elle est la voix off du film, celle qui tire la réalité sociale vers des discours plus hermétiques où les quatre éléments envisagent la ville et ses points de fuite.

Ces deux actrices mettent d’ailleurs en émoi le spectateur. Virgil Vernier est visiblement sous le charme. On pourrait se risquer à dire qu’il est aussi lubrique qu’attentif à leurs mouvements mais ce serait un peu facile. D’ailleurs le point de vue se retourne sur le spectateur, le mettant lui aussi dans un état de fibrillation avancée à de nombreuses reprises. Vernier, au cours d’une séquence un peu malheureuse de discussion entre un musulman converti et Joane retourne le procès d’intention latent en déculpabilisation assumée. Une séance commune de pipi dans la baignoire finissant ensuite d’achever la démonstration par l’extrême.

Si Virgil Vernier excelle à ancrer ses personnages dans le décor urbain fatigué de la banlieue parisienne, il peine à intéresser le spectateur à son sujet, un peu hermétique voire complètement abscons. Il y est question de la place de la femme dans un univers étouffé par le chômage, mais celle-ci n’a visiblement d’autre possibilité que de se marier (le personnage joué par Sadio Niakate) ou se rêver danseuse de pole dance (Joane) ou encore de retourner en Moldavie après la désillusion de l’immigration (la séquence d’archives sur une fête païenne locale est aussi effrayante que les premières photos d’Halloween datant de 1875 disponibles sur le net). La séquence de dialogue sur la danse à l’accueil d’une des tours est éloquente et assez drôle. Le futur des acteurs de ce drame urbain n’ont d’autre échappatoire à l’image du garçon de la sécurité, à l’honneur de la scène introductive, que d’épouser les normes sociales imposées aux classes, lui passera de la sécurité des tours mercuriales, à celle d’un supermarché avant d’échouer sur le rythme lent des tours de garde militarisés des institutions publiques françaises, l’arme automatique en bandoulière.

Mercuriales est évidemment un film atypique dans le paysage cinématographique français, largement éprouvé par la démarche singulière de son réalisateur. Mais l’envol du film est quelque part brisé par la fragilité d'un scénario qui abandonne l’histoire au profit de la vision, celle d’un homme qui interroge la place de l’être humain dans un enfer de briques, la construction identitaire dans la déconstruction urbaine en quelque sorte. 

Durée : 1h45

Date de sortie FR : 26-11-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Mai 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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