Critique de film
Midnight Special

Réalisateur adoubé depuis Shotgun Stories, premier film âpre et brillant, mais surtout grâce au multi-récompensé Take Shelter qui avait enthousiasmé tout autant le jury de la Semaine de la critique à Cannes en 2011 que les spectateurs du monde entier, poussant rapidement Jeff Nichols au rang de nouveau cinéaste majeur. Midnight Special est une œuvre emplie par les thématiques de son auteur, tout en étant plus ouvertement tournée vers la science-fiction.

Jeff Nichols y retrouve son acteur fétiche au corps massif et raide Michael Shannon. Il sera Roy le père courageux de Alton, fils aux pouvoirs surnaturels qu’un entourage malsain cherche à capturer. Dans l’ivresse d’une chasse à l’homme nocturne et nerveuse, ce père de famille va tout mettre en place pour permettre à son fils d’atteindre sa destinée. Le reste du casting fait la part belle à des nouveaux tels que Joel Edgerton, Kirsten Dunst, Adam Driver ou le très surprenant Jaeden Lieberher qui interprète le fils prodige. Sam Shepard déjà de l’aventure de Mud est aussi du voyage, mais son apparition dilapidée est le reflet de certaines frustrations que génère ce nouveau film – peut-être trop – attendu du jeune réalisateur américain.

Après la nuit

Soyons direct et franc Midnight Special va nous laisser quelques aigreurs. Le projet qui mêle à la fois road movie, drame familial et science-fiction a certes de nombreuses qualités. Jeff Nichols est indéniablement brillant, espérons simplement qu’il ne soit pas en train de s'assoupir.

Tout commence avec un remarquable prologue. Dans une chambre d’hôtel vétuste, deux hommes lourdement armés sont accompagnés d’un jeune garçon. Au même moment, à la télévision, un journaliste évoque l’enlèvement d’un enfant et diffuse le visage du kidnappeur. Il s’agit de nos protagonistes, le fils, le père et un de ses amis. Les trois fuyards montent dans une voiture et partent dans les ténèbres. S’ensuit une séquence, où les phares éteints, le véhicule perfore la nuit à vive allure sur des routes étroites d’une Amérique rurale.

Ce démarrage enthousiasmant est nerveux, vif, tenu par une rigueur du cadre et une mise en scène tout aussi efficace que stimulante. Loin d’une surenchère de virtuosité ou d’un trop plein d’artifices, il produit toute la tension qu’il faut pour mettre en haleine le spectateur gourmant. Ce départ évacué, les charmes ne vont plus agir de la même manière. Rapidement, nous allons subir différents raccourcis scénaristiques et coupes narratives qui fragilisent un des piliers de la singularité de Jeff Nichols : réunir à la fois le grand public comme les plus exigeants des cinéphiles. Dans l’écriture de ses premiers films, le cinéaste caresse avec habileté le fantastique sans jamais s’éloigner d’une fine narration psychologique, nous permettant pour notre plus grand plaisir de nous attacher aux protagonistes. Le lyrisme de Midnight Special n’a pas cette rigueur sensorielle. L’ésotérisme du passé est devenu une masse obscure, épaisse et collante. A l’exception des séquences de nuit, le film ne jouit pas d’une plastique remarquable. Souvent décousu et accompagné d’effets visuels fragiles, à l’image de la scène finale loin d’être à la hauteur de ce que nous pouvions espérer.

L’approche narrative repousse sans cesse des situations passionnantes. Exemple le plus fâcheux, Le Ranch, cette communauté religieuse (proche des Amish) est négligée après quelques minutes. Nichols installe plusieurs pistes. Pourquoi pas ! Cependant, une partie d’entres elles sont simplement effleurées et produisent beaucoup de frustrations.

A la conquête de l’est.

Midnight Special est le premier film de Jeff Nichols produit par le studio Warner Bros. Loin des mégalopoles américaines, le projet fait un portrait d’une Amérique en perte de repères, peu visible au cinéma et qui nous ravit. Ici, les routes ressemblent plus à des chemins qu’à des autoroutes, les motels sont vétustes et peu fréquentés, les stations services précaires. Une ruralité qui donne de la saveur à ce voyage fantastique. La manière de capter les paysages de cette Amérique du sud révèle aussi une nostalgie d’un cinéma des années 80 projeté dans les drive-in et qui a fortement inspiré le réalisateur au point d’en reproduire le style visuel et les enjeux scénaristiques. Tout en étant contemporain, Jeff Nichols saisit l’esprit d’une époque et d’une génération.

Ce voyage du Texas vers la Floride a une autre particularité, il se déroule en grande partie la nuit. Il n’y a pas de profondeur, nous avançons plein gaz avec des œillères, sans jamais faire machine arrière. Roy a accepté de suivre son fils, quitte à devoir traverser les ténèbres pour atteindre la lumière. Cette lumière, ce n’est pas celle de notre planète, mais celle d’un ailleurs que seul Alton connaît et doit retrouver. La lumière est source de vie, elle éblouit autant qu’elle alimente et malgré la nuit, quand elle traverse les chairs, elle irradie le plan.

Nostalgie

Midnight Special interroge les croyances. Croyance religieuse avec la communauté, croyance des autorités, et sûrement la plus importante, croyance familiale. Cette dernière est une thématique essentielle des mondes du cinéaste. Qu’est-ce qu’être père ? Qui est mon enfant ? C’est cette ultime question qui construit la voie du film. Les interrogations du cinéaste sont louables, mais il faut bien reconnaître que le résultat est sec et que la connexion voulue entre l’intime et le fantastique ne fonctionne pas. Malgré tous ses efforts, il tente d’apporter une émotion que le film ne touchera jamais.

Il est aisé de comparer le film à d’autres œuvres du passé. Rencontre du troisième type et E.T de Steven Spielberg, ou Starman de John Carpenter sont des évidences. Le savoir-faire de Jeff Nichols lui a permis d’éviter les pièges de la copie. Il a su se réapproprier ce genre cinématographique tout en gardant une partie de son identité. Cependant, et la question est bien là, n’avons-nous pas le sentiment que le cinéaste s’égare et se rapproche des sphères artistiques d’un réalisateur tel que J.J Abrams.

Midnight Special n’est pas à la hauteur de nos « immenses » attentes. Malgré tout, nous patientons déjà avec la même excitation pour découvrir son prochain film Loving (actuellement en montage, également avec Michael Shannon et Joel Edgerton) sûrement présent sur la croisette cannoise en mai prochain.

Dolly Bell

Durée : 01h56

Date de sortie FR : 16-03-2016
Date de sortie BE : 16-03-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Rayon Vert Cinéma
16 Mars 2016 à 10h29

Merci pour votre critique.

Comme celles que nous avons pu lire ici et ailleurs, elle attriste ceux qui ont admiré Shotgun stories et Mud.

La tristesse est d'autant plus grande que le film n'a plus, à ce jour, de date de sortie officielle en Belgique !

Y a plus qu'à attendre, et espérer que le film laisse échapper quelques éclats intéressants qui feraient effraction dans l'ensemble que vous décrivez.
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Critique mise en ligne le 18 Février 2016

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