Critique de film
Millenium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Comment ne pas comparer le Millenium : Les hommes qui n'aiment pas les femmes de David Fincher au Millenium, le film de Niels Arden Oplev sorti en 2009, tous deux prenant substance dans le premier volume de la trilogie de feu Stieg Larsson. A tous ceux qui seraient passés entre les mailles et ne sauraient rien de cette histoire, n'auraient ni lu les livres, ni regardé la première adaptation cinématographique danoise et jamais entrevu la moindre bande-annonce, je conseille de suspendre cette lecture afin de ne pas entacher l'expérience future dans la salle. Faut-il le rappeler, Millenium est avant tout un thriller où un duo hétérodoxe s'emploie à démasquer un tueur.

Aux autres, je ne ferai pas l'affront de résumer l'histoire. Vous connaissez sans doute Michael Blomkvist interprété cette fois par l'inexpressif Daniel Craig (parfait donc pour ce rôle presque secondaire dans lequel excellait Michael Nyqvist) et son assistante freak la gothique et tatouée Lisbeth Salander incarnée à l'écran par la délicieuse Rooney Mara (la jeune femme qui larguait avec un certain aplomb Zuckerberg dans la première scène de The Social Network).

On ne peut évidemment s'empêcher de comparer les rôles principaux dans les deux films, Craig est un Blomkvist plus séducteur quoique plus effacé, Nyqvist n'avait pas vraiment le physique de tombeur de son collègue anglais. Dès lors le scénario évolue... Dans le Millenium de Fincher, Michael Blomkvist est un homme à femme, il a une maîtresse au journal, une épouse à la maison, une fille de 16 ans (dont l'intervention dans le chalet est anecdotique, la fille est bigote et part dans un Jesus Camp alors que son père est athée, so what ?) et ça ne surprend personne qu'au beau milieu de l'investigation, excitée par la vue de son sang, Salander le chevauche avec le désir d'un dragon. Evidemment esthétiquement, plastiquement parlant, ça donne beaucoup mieux, les corps nus de Mara et Craig anoblissent l'écran de leurs présences alors que ceux de Nyqvist et Rapace avaient tendance à déranger l'oeil dans le film original et qu'ils participaient encore à l'état général obscur et glauque de l'histoire.

Rooney Mara est la révélation du film, petit bout de femme meurtri à l'énergie exhalant une ambition intellectuelle sans limite, la finesse de ses traits éclairés par ses multiples piercings illumine l'écran d'une présence tenace. Elle est une Lisbeth Salander encore plus mutique, fuyante que celle interprétée par Noomi Rapace (que j'avais déjà trouvée convaincante), mais elle est beaucoup plus animale et sensuelle de froideur.

Alors que la version suédo-danoise de Millenium ressemblait, au niveau de la mise en scène, à un épisode de Derrick, celle de Fincher tutoie par instants la perfection et cela il le doit en partie à sa démultiplication des caméras pour filmer une scène et à un montage alternant la frontalité et la caméra subjective. Le résultat offre une proximité étonnante avec les personnages. Certaines scènes sont symétriquement identiques à celles de l'original, le réalisateur n'a pas pu faire autrement mais il est parvenu à interpréter le livre, à en tirer davantage, à le rendre plus visuel. Alors qu'il ne dure pourtant que six minutes de plus, le Millenium Fincher semble avoir beaucoup plus de coffre. là où le film de Arden Oplev se concentrait sur l'intrigue, celui de Fincher explore la profondeur des personnages, qui sont, à vrai dire, le seul intérêt du film tant cette histoire de tueur en série misogyne et nazie est inintéressante et basée sur le triple substrat anxiogène du polar: le viol, le meurtre et la résurgence du nazisme. Le problème de Millenium c'est qu'on se fiche de la disparition d'Harriett et de savoir qui est le coupable parmi la galerie des horreurs de la famille Vanger, on s'en fichait dans la version d'Arden Oplev même s'il mettait toute son énergie à nous persuader du contraire et on s'en moque tout autant dans la version plus raffinée de Fincher.

En ce sens, le nouveau Millenium est évidemment plus réussi et plus intéressant que l'original. Il prépare le terrain pour les deux prochains films dont on devrait rapidement confirmer la production. Il a intronisé Rooney Mara, l'a mise à nue à l'écran, bleuie et scarifiée et lui a donné une âme en la rendant sentimentale dans une dernière scène qui n'était pas dans la version danoise. Fincher avait prévenu la jeune femme (alors qu'elle disputait le rôle à Carrey Mulligan, Scarlett Johansson et Natalie Portman), il faudra qu'elle se balade à poil, qu'elle commence à fumer et qu'elle apprenne à faire de la moto ! Elle a fait le boulot.

Fincher, comme à son habitude, réalise un film d'atmosphère, tapissé par la musique psychotique de Trenz Reznor (à son paroxysme dans le clipesque et détonnant générique), la photographie de Jeff Cronenweth qui illumine la pellicule est superbe, le rythme constant, c'est du grand art. Les scènes de flash-backs dans des teintes plus vaporeuses sont moins réussies, elles n'amènent pas grand-chose à la trame. L'enquête en elle-même, noeud gordien du livre, est étrangement bâclée. Comme dans l'original, on s'étonne qu'en juxtaposant un emploi du temps, une photo et le palimpseste de chapitres et versets du lévitique, le démon caché sur les hauteurs du domaine ne soit découvert. On note d'ailleurs un défaut au montage dans le film de Fincher, Salander qui a pourtant découvert la personnalité du tueur en fouillant les archives de la société, retourne à la bicoque qu'elle partage avec Blomkvist afin d'analyser les bandes des caméras de surveillance qu'elle a placées autour de la maison. Quel intérêt alors qu'elle a déjà découvert la personnalité du tueur ?

Au bout du compte, ce remake, formidable petit produit aseptisé addictif à la mise en scène gigogne déçoit par ce qu'il raconte plus que par la manière dont il le dit (quoique l'accent nordique pour faire local est parfois forcé). A rendre cette histoire trop esthétique alors qu'elle est construite autour d'une ambiance malsaine, on finit par la dénaturer. Fincher voulait faire un feel-bad movie, il a, à mon humble avis, échoué. Et puis il vous faudra supporter la batterie des placements produits qui prouesse technique sont déjà mis en valeur dès les premiers instants du film, dans l'ordre la galerie des indésirables : Marlboro, Coca-Cola et Apple ! Mais bon qui s'étonne encore que l'art soit au service de la pub ?

Durée : 2h38

Date de sortie FR : 18-01-2012
Date de sortie BE : 18-01-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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