Critique de film
Minuit à Paris

La question était sur toutes les lèvres. On discute d’un Allen comme d’un vin. Est-ce un bon cépage ? Quelle vision Woody Allen allait-il donner de la capitale française dans ce Midnight in Paris ? L’aspect sightseeing, tour Eiffel, Montmartre, Notre-Dame, Saint-Germain, quais de Seine, bouquinistes, place Vendôme et jardins du Luxembourg avec une embardée joyeuse à Versailles ou bien allait-il trouver l’énergie suffisante nichée au cœur d’une boulimie productive afin d’insuffler une vision plus personnelle éloignée des clichés ou de ceux de son propre cinéma qu’on pourrait qualifier au choix d’esprit ou bavard voire complètement névrosé, emmuré dans ou survolé par un scénario miroir de l’âme, la sienne surtout au détriment d’une mise en scène qu’il réduit à la portion congrue tant il ne s’en embarrasse plus.

La réponse est directe et sans appel. Sous couvert d’une histoire flirtant avec les voyages dans le temps, Allen se donne la possibilité de filmer un Paris ringard sans qu’on ne le lui reproche. Sa vision de Paris accumule donc les clichés du bon touriste. Il faut voir les endroits qu’il choisit même s’il semble déjà les épuiser dans la première séquence digne d’un polaroïd de vacances japonaises en Europe où une seule journée est consacrée à la France sur un tour des capitales en une semaine. Ce n’est donc plus tant la vision de Paris qui nous importe mais bien l’histoire qu’il a voulu nous conter avec son esprit génial de dialoguiste du dérisoire, du vide, du temps qui passe, s’échappe et assèche les perspectives des hommes quand il est dénué de mémoire.

Gil (Owen Wilson déjà fort bon dans BAT) excelle en double du réalisateur. Jeune écrivain frustré d’être scénariste à Hollywood. Le Blockbuster payant plus que le film d’auteur. Wilson a à ce point travaillé le mimétisme qu’il a pris les tics langagiers du réalisateur, perclus d'hésitation. On dira qu’il s’agit d’une certaine forme d’humilité présente dans le phrasé. Il interprète un écrivain doux rêveur à deux doigts d’épouser une femme (la délicieuse Rachel McAdams) avec qui il ne partage que le goût de la nourriture indienne. Pour quelques jours à Paris en compagnie de l’élue et ses parents, riches américains réactionnaires, il se prend de passion pour les balades nocturnes dans les rues où la magie opère. Le voilà embarqué dans une vieille Peugeot des années 20 où il croise les Fitzgerald, rencontre Hemingway, passe ses soirées dans le salon de Picasso, tombe amoureux d’une muse d’artiste (incarnée par une très bonne Marion Cotillard), palabre avec les surréalistes Man Ray, Buñuel, Dali et tutti quanti.

C’est donc un Paris réinventé, à l’abri de la lumière, dans les alcôves des artistes ou dans les salles de danse… Un Paris fantasmé, passéiste mais identiquement replié sur lui-même dans son déni du présent, calfeutré dans son cri récurrent du ‘c’était mieux avant’. La finesse habituelle des dialogues compense une réflexion quelque peu rachitique sur l’art, le temps et l’amour. La vie en somme. Ce qui enthousiasme, parce que c’est un film aussi charmant qu’il est pudique mais chez Woody Allen c’est un présupposé, c’est avant tout le panache du récit et la drôlerie des situations. L’histoire de cet homme insatisfait qui rêve une existence parallèle loin de son épouse psychorigide grâce à laquelle il rencontre le panthéon de ses artistes préférés est tout bonnement géniale et d’une réelle ambition scénaristique. On aimerait, nous aussi, le temps d’une nuit, gagner l’époque où Kerouac, Cassidy et Gingsberg inventaient la Beat Generation et faisaient des virées dans les bordels de la frontière Mexicaine.

Ce qui est plus navrant, c’est cette barrière qui empêche Allen de se laisser aller franchement, de déborder du cadre narratif des dialogues bien sentis, de cette frigidité formelle, de ce conformisme de la déclaration d’amour, toujours soufflée du bout des lèvres quand on aurait envie d’y mettre la langue. Tout est vaporeux, délicat, passager… superficiel. On dirait la vie vue à la lumière d’un lampadaire. Allen scénarise la vie plus qu’il ne la filme. Bien qu’il soit accompagné d’acteurs enjoués et visiblement exaltés par l’idée de devenir le temps d’un film les figures marquantes des années 20 ou encore celles de l’Age d’Or, Minuit à Paris ne parvient pas à s’extirper de la douce gentillesse qui lui sert de vernis et de protection. Protection contre ce qui fait tant peur à son réalisateur : la frontalité du réel.

Durée : 1h34

Date de sortie FR : 11-05-2011
Date de sortie BE : 15-06-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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