Critique de film
Mobius

En 1989, Eric Rochant frappe fort dès son premier film, Un Monde sans Pitié, qui cartonne au box-office et lance simultanément les carrières d’Hippolyte Girardot et d’Yvan Attal. En 1994 son troisième long-métrage, Les Patriotes, un ambitieux film d’espionnage, ne connaît pas le succès escompté. Depuis, quatre longs métrages plus modestes, avant que Rochant ne se voit confier les commandes des saisons 2 et 3 de la série Mafiosa, le clan. Son style plus classique et son approche réaliste réussissent à la série produite par Canal +. Un retour en grâce qui permet au cinéaste de réaliser aujourd’hui Möbius, coproduction multinationale qui célèbre le retour d’Eric Rochant à la tête d’un gros budget.

Quand on est amoureux, c’est dangereux. De nos jours à Monaco, Alice (Cécile De France) est une boursicoteuse ambitieuse et retorse. Elle travaille pour une banque internationale appartenant au russe Ivan Rostovski (Tim Roth). Une équipe du F.S.B. (soit le K.G.B. du 21ème siècle), menée par Gregory Lioubov (Jean Dujardin) est chargée de monter un dossier accablant l’oligarque Rostovski. La coéquipière de Lioubov, Sandra (Emilie Dequenne), recrute Alice afin que cette dernière infiltre l’entourage de son patron, Ivan Rostovski. Alors qu’un soir l’équipe du F.S.B. manque de perdre la trace de son informatrice, Alice rencontre Gregory, qui se fait passer pour Moïse, un éditeur canadien. Alice et Moïse aka Gregory tombent amoureux, compromettant la mission. D’autant plus qu’Alice est déjà une taupe à la solde de la C.I.A…

Si vous avez décroché du résumé ci-dessus, vous l’aurez quand même compris, Möbius est un film d’espionnage. Les principales qualités du film sont de garder le cap d’un scénario complexe, d’apparence réaliste et d’adopter un ton sérieux résolument premier degré. Il convient de saluer le courage et l’intégrité du cinéaste Eric Rochant qui pour ce film important de sa carrière, choisit de rejouer la carte perdante des Patriotes. L’ambition de l’auteur est louable : remettre au goût du jour un genre au point mort depuis la fin de la guerre froide, en le plaçant dans le contexte de la haute finance et de nouveaux rapports Est/Ouest. Prenant le total contrepied du récent La Taupe de Tomas Alfredson, qui adoptait un contexte d’époque pour laisser la place au stylisme de sa mise en scène, Möbius opte pour un contexte actuel, une mise en scène en retrait et un découpage classique mais efficace, tout au service de sa narration. Autant de qualités qui ont réussi à Eric Rochant sur la série Mafiosa. Le cinéaste ne cède jamais à la tentation de transformer Möbius en film d'action, on n’y voit ni gunfight, ni course-poursuite. À ce titre, le réalisateur choisit de confiner sa grande scène de bagarre dans un ascenseur, scène qu’il filme depuis l’extérieur, au travers de vitres et de grilles. Si on peut relever quelques incohérences dans le script (le chef de la sécurité du grand méchant Rostovski qui part seul en mission), Möbius est presque tout entier un film de mecs à oreillettes et d’agents en planque dans des voitures aux vitres fumées.

Pas très sexy donc, mais il y a un autre film dans Möbius, une soupape: l’histoire d’amour Dujardin/De France. Le traitement que fait Eric Rochant de cette relation est à la fois un vrai parti-pris et une faiblesse de son film. Au bout d’une vingtaine de minutes, une scène de boîte de nuit célèbre la rencontre des deux vedettes. Rochant effectue un assez joli travail de montage sur les regards avant de faire intervenir le dialogue. Le couple Dujardin/De France fonctionne presque instantanément. Plus être plus précis, l’actrice belge (qui sur l’ensemble tire son épingle du jeu), hisse à son niveau son partenaire jusqu’alors un peu en-dessous. Cette scène laisse entrer de l’air et de la vie pile au bon moment dans un film un peu fermé. Après cela, le couple se retrouve dans un café et l’Amour pointe son nez. Pour cette scène, le réalisateur recourt à la musique du groupe Arcade Fire. L’utilisation ostensible de ce morceau hyper-lyrique donne le « la » de ce que deviendra la relation amoureuse par la suite (l’utilisation pas très subtile de la musique est d’ailleurs un des points faibles du film). Le couple passe la nuit ensemble, et Rochant s’attarde sur une scène de sexe qui, les détracteurs le souligneront, frise le ridicule. Certes pas très réussies, les scènes d’amour ont le mérite de tenter de raconter quelque-chose. Rochant essaie d’y transmettre la passion, une emphase physique hors du commun. Si l’intention est là, le but n’est pas toujours atteint. C‘est dommageable tant Möbius repose sur cette idée. L’histoire du film démarre véritablement lorsque cette relation vient faire dérailler les plans des uns et des autres. Malheureusement, on a un peu de mal à croire que des espions qu’on nous a présentés comme hyper-professionnels puissent se laisser aller à ce point…

Malgré tout, une fois ces éléments posés, Rochant nous fait rêver au film que Möbius aurait pu être s’il était parvenu à marier ces deux thèmes ici trop antagonistes (l’espionnage réaliste et l’amour passionnel). La deuxième partie du film réserve une scène formidable, le clou du spectacle. Jean Dujardin/Gregory et toute son équipe sont réunis dans une voiture. Ils  observent et écoutent leur infiltrée Cécile De France/Alice. L’héroïne appelle alors son amant, Gregory, qui ne peut décrocher, puisqu’il cache sa liaison à ses partenaires. Mais la suite de leur histoire dépend de cette conversation… La mise en scène de Rochant y est claire et simple, son montage brillant, et la séquence est jubilatoire pour le spectateur, qui maîtrise à ce moment-là tous les enjeux, professionnels et sentimentaux, de ce coup de fil entre les tourtereaux.

Pour cette scène et d’autres, Möbius est un film recommandable. Le réalisateur relève le défi quasi haut la main d’un film d’espionnage actuel, sérieux et finalement assez bien fichu. Malheureusement, l’œuvre divisera les spectateurs sur l’histoire d’amour Dujardin/De France. Ceux qui refuseront un tel traitement de la relation resteront sur le carreau. Ils pinailleront sur les premières minutes approximatives de Jean Dujardin en agent russe, son rapport caricatural à la vodka ou le jeu calamiteux des pontes de la C.I.A.. Mais les spectateurs indulgents (ou amoureux) seront séduits par le glamour du couple vedette, se réjouiront du dénouement malin du récit (où l’évocation du fameux ruban de Möbius est savoureux, quoiqu’un peu forcée), et seront peut-être émus par la scène finale qui synthétise bien l’ambition, mais aussi le semi-échec du film.

Durée : 1h43

Date de sortie FR : 27-02-2013
Date de sortie BE : 27-02-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Janvier 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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