Critique de film
Montanha

L’adolescence a la côte dans le cinéma indépendant ces derniers temps, et particulièrement chez les jeunes réalisateurs. Montanha fait partie de la même mouvance solaire que MustangBang Gang, Toto et ses Sœurs ou encore Sleeping Giant, pour n’en citer que quelques uns. Dans la campagne turque, sur la côte Atlantique française, à Bucarest, en Ontario ou à Lisbonne, l’adolescence se raconte l’été, sous une chaleur écrasante qui fait perler les jeunes peaux dorées. João Salaviza n’échappe malheureusement pas aux conventions du genre, ni à celles de l’exercice du premier long-métrage. Il parvient cependant à implanter sa signature de cinéaste dans un ensemble intelligemment modelé et touchant. 

Le Néoréalisme à la portugaise 

David a 14 ans et a l’habitude d’être livré à lui-même. Un matin, cette notion d’indépendance va être chamboulée par l’arrivée de sa mère et de sa sœur, venues à Lisbonne pour s’occuper de la maison alors que le grand-père de David est à l’hôpital. Le récit initiatique du garçon commence ainsi, il prend source dans l’attente d’un dénouement tragique. David tente de se battre contre cette suspension du temps et s’occupe par des actions vides de sens, dont seuls les adolescents semblent avoir encore le secret. Le film sur l’adolescence détient sa poésie dans un interstice presque paradoxal. Il s’agit de regarder un enfant occuper son temps comme un enfant, c’est-à-dire en ne faisant rien de vraiment utile ni urgent. Dans ce cas, David a tout des plus grands personnages du néoréalisme italien, ce genre duquel sont nés L’image-temps de Deleuze, l’errance et l’action qui n’a plus pour but de résoudre quoi que ce soit. 

David est un protagoniste spectateur, observant à la fois la vacuité du monde qui l’entoure et ses propres échecs. Sa latence est celle de quelqu’un qui attend qu’il soit possible de dire ce qu’il y a à dire. Les journées et les nuits glissent sur lui, amenuisant petit à petit sa vitalité de jeune garçon. Il semble espérer ne plus avoir la force de (se) résister, une vulnérabilité par défaut. Lorsque David arrive à une fête et trouve son meilleur ami en train d’embrasser la fille dont il est amoureux, il n’intervient pas, n’explose pas, il continue son chemin. On le retrouve saoul, agitant sa peine au rythme frénétique de la musique techno qui bat son plein. Un flash blanc éclaire son visage au milieu de la foule sombre, comme l’illustration d’une évidence si forte qu’elle l’oblige à fermer les yeux. Finalement, une fille qui danse à côté de lui se penche sur son épaule, rejoignant sa bulle blanche, et ils s’embrassent. Un baiser comme on boirait une gorgée de bière, un geste comme un autre qui commence aussi vaguement qu’il se termine et n’a aucune conséquence sur la suite des évènements. 

Montanha semble nous dire que rentrer dans l’âge adulte passe par la reconnaissance et la communication de ses sentiments et de ses émotions. David est entouré de gamins qui ne comprennent encore rien à la souffrance, à la perte ou à la solitude. Son meilleur ami s’étonne de l’air hagard de sa mère, qui vient d’arriver en ville pour veiller son père mourant à l’hôpital. La fille dont il est amoureux part sans rien dire lorsque David lui avoue qu’il a besoin d’elle ; parce qu’il n’y a plus qu’elle. Il ressent plus que ses amis et cette aptitude finira par l’aider à se rapprocher de ses parents. Il n’est plus seulement leur enfant, pas plus qu’il n’est devenu leur égal, mais il commence à les comprendre ; c’est ce que nous dit la très belle scène finale qui souligne une circularité narrative féconde.

Cartographie d’un visage

Salaviza avance un parti-pris esthétique franc. Obnubilé par le visage de David, il le filme constamment en gros plan, allant jusqu’à ignorer visuellement tout ce qui se passe en hors champ. Plusieurs séquences sont exécutées sur ce mode. La plus marquante met en scène David retournant à l’école - qu’il déserte depuis plusieurs mois - pour rendre des comptes à son institutrice. Un plan fixe de plusieurs minutes se focalise sur le garçon, ne prenant pas la peine de nous présenter son interlocutrice, qui entretiendra pourtant une longue conversation avec son élève. Cette délimitation obsessionnelle du cadre suggère notamment la place que le cinéaste se créé dans son propre film. Il s’impose à nous de manière concrète et éminemment personnelle. 

Lorsqu’il se détourne du visage de l’enfant, c’est pour l’intégrer dans de grands paysages urbains, magnifiés par une direction photo soignée et saturée (tirant profit du format 35mm). Il peut s’agir d’un voisinage de banlieue la nuit, éclairé seulement par les quelques fenêtres restées allumées. C’est parfois un terrain vague, sur lequel on fait brûler un scooter à grandes flammes. João Salavisa parle de la capacité qu’ont les enfants de créer une cartographie urbaine qui leur est propre et qui n’a rien d’utilitaire, en opposition à celle des adultes. Ces terrains de jeux en mutation épousent l’hermétisme de David ; mettant aussi en valeur ses réactions sensorielles et sensuelles de presque-homme.

S’il y a quelque chose à regretter dans Montanha, c’est l’assujettissement à une trame narrative somme toute traditionnelle lorsqu’on parle d’adolescence: il s’agit d’un garçon en rébellion contre une autorité déficiente, qui entretient des rapports conflictuels avec ses parents. Il est amoureux de la fille dont tout le monde est amoureux, mais qui lui préfèrera son meilleur ami plus entreprenant. Cette union lui fera vivre sa première vraie trahison, sous fond de délinquance mineure et de la découverte grisante de l’alcool, des cigarettes et des nuits blanches. Le premier long-métrage de Salaviza ne se résume heureusement pas à ça, mais souffre sans nul doute d’une forte impression de déjà vu dans ses rouages scénaristiques.

Durée : 1h31

Date de sortie FR : 04-05-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 15 Avril 2016

AUTEUR
Margaux Latour
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Absolument fascinée par les scènes de festivité du cinéma classique Hollywoodien, si j&rsquo...
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