Critique de film
Mother!

« Pourquoi est-ce qu’on ne te suffit pas ? », lui demande-t-elle à bout de force.

Pourquoi vouloir toujours plus ? C’est une question simple qu’on pourrait poser à une bonne partie de l’humanité. Pourquoi vouloir posséder, pourquoi arracher des fleurs, des pierres ici-bas que l’on n’emmènera pas là-haut ? Pourquoi s’abîmer dans la contemplation de leurs couleurs ou reflets cyniques ? Pourquoi suivre des quêtes sans fin, chercher la source ou l’inspiration ? Pourquoi ne pas se contenter d’elle, du bébé ? Une soif de reconnaissance sans doute, une insatisfaction de petit con. Mais le bouquet finira toujours par flétrir, une fois arraché du sol ; la pierre se brisera, elle aussi, c’est si fragile la convoitise.

Jennifer Lawrence est la terre, la mère, la terre-mère, femme-objet ou muse-mausolée, esprit sain ou dément ; quels que soient les points de vue, tous convergent vers elle, caméra chevillée au corps, visage, corps, vue subjective, corps encore, bâtisse vue du ciel ou de l’orée du bois. Tout part d’elle et tout revient à elle, couchée au début et à la fin, dans un sommeil qu’on voudrait éternel. Javier Bardem est le créateur, un artiste, un dealer, un narcisse, il vend du rêve comme il endort, sous des promesses ou des poèmes. Il collectionne l’attention, se nourrit du regard, du désir ; il joue sa petite partition pourvu qu’on l’aime. Il ouvre les portes de sa demeure, éden isolé dans une vaste clairière, entourée d’une forêt perméable. Elle craint l’intrusion ; agoraphobe migraineuse, elle ressent le danger, c’est tout… En apposant la main sur un mur, elle l’entend battre, il bruisse dans son corps, il tempête dans ses veines. Lui ne voit que ce qu’il peut ou veut voir, elle voit au-delà, l’avenir en quelque sorte ; elle sait que l’homme n’aspire qu’à l’éternité et comme il n’en a pas encore les moyens, il fait couler le sang des autres pour se rêver en Dieu.

Aronofsky, autre démiurge-créateur, rejoue sa symphonie de la destruction. Pourtant, il ne s’agit pas simplement de varier la métaphore après celles à l’œuvre dans Pi, Requiem for a dream, The Wrestler, Black Swan ou Noé ; il s’agit de la parachever, de l’embellir d’une démesure formelle et narrative. On peut évidemment trouver qu’il en fait trop, mais qui peut se targuer aujourd’hui d’offrir à un film quatre niveaux de lecture qui se tiennent, où tous les angles finissent par se rejoindre ? Mother!, même quand Aronofsky semble avoir bouffé la cervelle de Michael Bay, est maîtrisé. La lente montée, ce singulier crescendo de violence, est un écrin divin où le visage rond de Lawrence brûle la pellicule. Ce malaise initial, celui d’un couple mal assorti que l’intrusion révèle, il s’immisce en nous, ver dans le fruit, par l’intelligence d’une mise en scène élusive, masquant sous le vernis ou la peinture ses ambitions funestes. Cette douleur progressive, cet étouffement insidieux, nous les portons en nous, nous les subissons à chaque plan, sang qui s’infiltre et pourrit les fondations ; nos défenses craquèlent aussi, la nausée aux lèvres. Alors si c’est un cinéma de la démesure, si le grotesque l’emporte, si le trop abonde et s’abandonne, ce n’est que justice ; celle rendue par les hommes est une farce aussi.

Qui fout le feu aux forêts et voue des cultes à des images pieuses, qui bouffe le corps du Christ tous les dimanches et allume des cierges pour se donner bonne conscience, qui s’assied sur l’avenir avant de le piétiner dans un éclat de rire, qui distille la mort à l’aveugle sous des bombes à fragmentation ou d’une cynique balle dans la tête. Crac comme la nuque du bébé, crac comme le bois qui gémit avant d’éclater, crac comme la balle dans le barillet, crac comme le bassin de la mère qui donne la vie ; cette pierre trop précieuse pour nous, crac quand elle nous échappe des mains.

Durée : 02h02

Date de sortie FR : 13-09-2017
Date de sortie BE : 13-09-2017
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Critique mise en ligne le 22 Septembre 2017

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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