Critique de film
Mulholland Drive

Mulholland Drive n’est pas seulement un film sur le cinéma, il est le cinéma. Tout droit sorti de l’imaginaire onirique de Lynch, Mulholland Drive est une illusion dans laquelle nous nous projetons avec l’envie et la maladresse de nos premières fois. Et même si le film est à consommer comme dans une phase de sommeil paradoxal, groggy et juste bercé par les impressions, on ne peut s’empêcher de chercher une route à suivre et une suite logique. Et même si la dernière phrase du film « Silencio » nous intime l’ordre de nous taire, il nous faut d'abord tenter de démêler le ruban de Moebius.

A priori, le film nécessite plusieurs visions, plusieurs lectures ; ce qui conduit inévitablement à une foule de déclinaisons bigarrées et d’interprétations qui trouveront souvent leurs justifications. Mulholland Drive regroupe une foule de genres cinématographiques, qu’il mélange pour en extraire un milk-shake détonnant. La première partie du film qui voit les deux héroïnes se lancer à la poursuite de la mémoire de Rita (Laura Elena Harring) a tout de l’intrigue policière. Ce qui se trame autour d’Adam Kesher (Justin Theroux), le réalisateur, est du même acabit. Démêlés Hollywoodiens où la vie des acteurs par projection narcissique se confond avec les rôles qu’ils cherchent à interpréter. Et tous, dans ce manège, ne sont que les pions d’un puzzle manipulé avec dextérité par le nain de Twin Peaks. C’est alors la découverte d’un corps dans une maison abandonnée, un corps en décomposition. Un jeu de transformisme homosexuel où l’autre n’est que l’image d’un soi déformé par le désir d’être au devant de la scène. Enfin deux spectatrices d’un club où rien n’est joué pour de vrai. Une boîte bleue qui inverse la donne, le genre, l’histoire et qui la démêle avec violence.

Lynch nous laisse entrevoir, la vision d’un monde fantasmé par une jeune femme en perte de sens. Rêves de gloire, d’une magnifique folie qu’enferme le magicien réalisateur dans la boite noire essentielle à la captation d’image du réel, pour les laisser s’échapper d’une boite bleue en laissant à chacun l’inventivité triangulaire essentielle à l’ouverture à de pareilles interprétations fantasques.

Est-il pourtant si facile de croire à la thèse du rêve ? C’est ce que semble pourtant nous indiquer le premier plan du film. Trop facile diront certains, éculé diront d’autres. Pourtant ça se tient. Betty (Naomi Watts) est la version onirique de Diane, jeune actrice montée à Los Angeles à la mort de sa tante. Elle vit avec sa maîtresse dans un appartement qu’elle envahira plus tard avec Rita pour y découvrir son propre corps inanimé. Rita n’est alors qu’une image idéalisée et améliorée de sa maîtresse. Tous les signes de la réalité, objets et personnages sont utilisés dans le rêve et détournés de leurs fonctions premières. La blonde qui obtient le rôle « This is the girl », représente peut-être une Diane accomplie en tant qu’actrice. La tentative de meurtre est peut-être la métaphore simple de la rupture amoureuse. La perte de mémoire de Rita, l’idéalisation du pardon et du retour à l’état initial des choses.

L’entière structure du récit est pourtant basée sur cette approche. Le film n’est en fin de compte qu’une éternelle réinterprétation de lui-même comme l’était Vertigo. Les deux films intimement liés, partagent la même rupture narrative. En son milieu, le film de Lynch s’arrête pour un plongeon dans l’inconnu fantasmagorique d’une boite bleue portant en elle, la réalité bien moins reluisante que celle du rêve, du désir parfois, souvent sexuel. Pas de doutes, on est chez Lynch. Vertigo lui aussi tombait en son milieu dans un vertigineux trou noir amenant à son paroxysme le désir de désir du protagoniste. Chaque scène de ces deux chefs d’œuvres fonctionne par l’annulation de la précédente. La deuxième partie s’imbriquant ainsi dans la première par la simple annulation de la précédente. Lorsque Betty se prépare à passer un casting, elle est atroce. Plus tard vient la vraie audition dans laquelle elle est magnifique et nous livre en grand moment de cinéma dans le sens classique du terme. Cette scène ne fait que contredire la précédente et appuie la rupture entre désir et réalité. « Don’t play for real until it gets real » Le réalisateur donnera cette phrase en guise conseil à la jeune actrice. Mais c’est aussi un message de David Lynch au spectateur qui ne serait pas encore tout à fait immergé dans cet état d’inconscience créé par l’esprit tortueux du cinéaste.

En effet, Mulholland Drive est un film cinéphile qui catalyse beaucoup de films antérieurs à sa sortie. On peut y voir outre l’influence Hitchockienne, celle du Mépris, les deux films traitant du cinéma se closent sur le mot « Silencio » et traitent tous deux d’une rupture amoureuse douloureuse avec une femme idéalisée. Celle de Sunset Boulevard, les deux films critiquant avec férocité l’industrie Hollywoodienne - et ce jusqu’à la folie schizophrène d’un des personnages - dont l’horreur sous jacente est sublimée. Celle de Kiss Me Deadly etc… Autant de chef d’œuvres dont Lynch s’imprègne sans – excepté pour Vertigo – tomber dans la citation ou la redite. Mais le film en dehors de sa lourde ascendance magnifiquement gérée, a engendré une descendance importante dans le cinéma depuis lors. On peut penser à Apichatpong Weerasethakul, entre autres.

Une scène est extraite de la structure labyrinthique du film. Celle où deux hommes sont dans un café et l’un des deux raconte son rêve. A la fin son rêve le tue. Le pouvoir des rêves et le danger de leurs interprétations dans ce qu’ils ont à révéler de nos inconscients dérangés, voilà peut-être le vrai thème du film.

Certains penseront que Lynch n’est capable que de mettre en images et en sons - car oui Mulholland Drive est l’un des résultats sonores les plus probant de l’histoire du cinéma – essayant vaguement d’aveugler le spectateur par une véritable cascade d’étoiles, de poudre aux yeux pour cacher quelques faiblesses scénaristiques. Ceux là, auront ils raison ? Peut être… Mais n’est-ce pas là ce que nous pouvons attendre d’un film : du lyrisme, de la poésie et des sensations. Lynch nous étourdit jusqu’au sommeil et nous abandonne encore une fois de plus dans un lit de velours bleu où seuls les rêves, comme une expérience sensorielle, peuvent exister.

Fonctionnant avec les mêmes techniques de montage et de surimpression que les premiers films de Méliès. Mulholland Drive en en fin de compte un pur objet de fascination qui nous intime à lâcher prise et à laisser ainsi l’esprit s’évaporer dans les hautes sphères ou vogue celui de Lynch. C’est là tout le génie du cinéaste. Il n’en dira pas plus. Tant mieux. Nous non plus. Reste juste une émotion palpable et la capacité des esprits à s’imprégner d’une ambiance inoubliable et d’un cinéma rare et précieux d’où jailli l’émotion la plus pure amenant au bouleversement ultime.

Soit, il fallait essayer juste une fois de jeter un minuscule faisceau d’analyse artificielle sur une des œuvres les plus déroutantes de l’histoire du cinéma. Inépuisable… Maintenant silencio !

                                                                                                      par Cyrille Falisse et Lucien Halflants.

Durée : 2h26

Date de sortie FR : 21-11-2001
Date de sortie BE : 09-01-2002
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Critique mise en ligne le 23 Juin 2012

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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