Critique de film
Ni le Ciel Ni la Terre

Il y a quelque chose de fondamentalement excitant à voir cette semaine un premier film français oser se jeter à corps perdu dans le double registre du fantastique et du film de guerre, en épurant ces deux genres codifiés pour n’en garder que les oripeaux, et lâcher le spectateur sur un territoire sans repères.

De corps perdus, c’est justement ce dont il est question dans Ni le Ciel ni la Terre, où des soldats français postés en Afghanistan sur la cime de sommets chauves, disparaissent mystérieusement, sans laisser aucune trace. Enlèvement? Désertion? Égarement? Le capitaine Antarès Bonassieu va voir son cartésianisme s’émousser peu à peu sur les pierres des montagnes d’extrême-orient, où lui et ceux de ses hommes qui ne s’évaporent pas montent une garde dérisoire sur un royaume silencieux.

Au delà de la brume

Pour ce coup d’essai, pas loin de tourner au coup de maître, Clément Cogitore fait le choix de ne pas éclairer les zones d’ombres de son récit, et de plonger son public, que l’on espère nombreux, dans une brume propice à toutes les interprétations. Pourquoi ces soldats disparaissent-ils? Comme l’on peut s’en douter, aucune raison ne sera révélée, le réalisateur préférant s’attacher à la quête obsessionnelle de Bonassieu, chef ébranlé par l’idée de ne pas réussir à protéger ses frères d’armes d’une malédiction impalpable. En bon élève de Carpenter, Cogitore fait de son cadre une zone de tension, autant prison dans laquelle les personnages se retrouvent enfermés avec leurs peurs, qu’un espace de vie dont il ne faut sortir sous aucun prétexte, au risque de disparaître dans un hors-champ menaçant.

Expérimentation

Du cinéma de genre, le jeune cinéaste venu de l’art contemporain adopte l’inventivité liée à la maigreur du budget, et la met au service d’une mise en scène tour à tour ascétique et baroque, au pouvoir d’évocation trop rare dans le paysage du cinéma français. À l’austérité et la grande beauté des longues séquences filmées en lumière naturelle, et à la sécheresse de nombreux dialogues, répondent ainsi des instants fiévreux, où la musique religieuse dialogue avec des morceaux violemment électro de l’artiste Aku Raski, et où apparaissent soudain des images infrarouges suivant les soldats apeurés par le noir d’une nuit mangeuse d’hommes. Dans ces instants à la frontière de l’expérimental, Cogitore habille ses soldats de lueurs d’étoiles et les filme comme des astronautes retranchés sur la lune. Loin de la terre des hommes, et trop près du ciel des dieux, bloqués dans un entremonde où ils n’ont pas leur place. 

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 30-09-2015
Date de sortie BE : 07-10-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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blandel
12 Octobre 2015 à 11h52

Excellente critique au diapason du film.Elle nous donne
presque tous les éléments de compréhension mais sait aussi nous laisser seul devant la magie des images , du son et les mystères de l univers.
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 05 Octobre 2015

AUTEUR
Emmanuel Raspiengeas
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Après avoir longtemps voulu devenir « facteur-Robert Mitchum-journaliste », l’heure des ch...
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