Critique de film
Night Call

Gilroy / Gyllenhaal

Précédé d’une réputation flatteuse depuis sa projection au festival de Toronto, Night Call est le premier long métrage écrit et réalisé par Dan Gilroy. Auparavant, l’homme s’est fait connaître en co-signant notamment les scripts de The Fall de Tarsem ou de The Bourne Legacy, réalisé par son frère Tony (à qui l’on doit également Michael Clayton). Si la réalisation du nouveau venu est sans bavures, c’est surtout la prestation de son interprète principal, Jake Gyllenhaal, qui porte le buzz positif autour de Night Call.  Egalement co-producteur du film, l’acteur découvert dans Donnie Darko trouve ici un rôle particulièrement savoureux qui confirme la pertinence de ses choix de carrière depuis la baudruche Prince Of Persia, qui échoua à le transformer en action-hero.

« Si tu me vois, c’est le pire jour de ta vie. »

De nos jours à Los Angeles, Louis Bloom (Jake Gyllenhaal), survit de petits larcins. Une nuit, il fait halte sur le bord d’une voie rapide et contemple les victimes d’un crash de voitures. Débarque sur les lieux un caméraman (Bill Paxton), qui vole quelques images pour les revendre illico au plus offrant. Louis a trouvé sa vocation. Le lendemain, il se procure une caméra et pirate les ondes radio de la police. Efficace et appliqué, Louis se retrouve dans les petits papiers de Nina (Rene Russo), directrice de l’info d’une station de télé locale. Très vite, l’ascension de Louis va se heurter à une morale journalistique dont il ne soupçonne pas l’existence et surtout dont il se contrefiche.

Louis Bloom

Le titre original de Night Call, Nightcrawler, difficilement traduisible en français, définit justement le personnage central du film: un animal nocturne à sang froid, un salaud que vous allez adorer détester. Louis Bloom l’avoue sans détours : « Ce n’est pas que je ne comprends pas les gens, c’est que je ne les aime pas ». L’introduction est brillante : alors qu’il dérobe du métal, Louis est surpris par le service de sécurité. Il recourt à un discours désincarné et un sourire glacé, avant de remarquer une montre rutilante au poignet du gardien. Dans un éclat de violence, Louis assomme son ennemi. Une seconde plus tard, il conduit sur l’asphalte de Los Angeles, arborant le bijou vulgaire au poignet. Louis n’a pas de dilemmes internes, il n’est qu’extérieur, apparats. Tout au long d’un film qui conte son irrésistible ascension, le public redoute que Louis n’explose dès qu’un personnage se dresse en travers de sa route. Le public sait qu’il en est capable, pourtant Louis réserve encore bien des surprises.

Illusions

Le personnage de Louis Bloom est indissociable de la ville de Los Angeles. Dan Gilroy la traite comme un personnage à part entière, allant jusqu’à choisir un décor où les lettres « Hollywood » sont visibles pour sa scène finale. La cité des anges où les voitures sont reines, ville mirage où l’apparence vulgaire passe avant tout. Ainsi, dès que son entreprise prospère, Louis Bloom acquiert un bolide rouge flamboyant. Au-delà d’un discours pas très neuf sur la télévision de mauvaise qualité et la recherche du sensationnel à tout prix, Nightcrawler met en perspective les images et leurs mensonges.  À ce titre le plan où Louis Bloom s’extasie devant le décor du journal télévisé représentant en deux dimensions une vue nocturne de la ville, un artifice bluffant devant son poste de télévision, est particulièrement éloquent : l’impression, l’apparence prime devant la réalité. En tant que cameraman, Louis Bloom manipule ses images chocs, évoluant de simples glissements de la réalité vers pures mises en scène.

Prédateur

Dans le rôle de Louis Bloom, Jake Gyllenhaal est parfait. Glabre, sourire carnassier ultra-bright, discours robotiques, son interprétation fait froid dans le dos. À plusieurs reprises, Dan Gilroy lui offre des dialogues brillants où il dévoile couche après couche un esprit calculateur, retors, exagéré et surtout réjouissant. Le face à face entre lui et Rene Russo dans un restaurant mexicain, découpé et monté de manière sobre mais efficace, restera à coup sûr dans les mémoires. Tout comme un très long plan sur un Jake Gyllenhaal démentiel, où le personnage s’avance lentement dans l’axe de la caméra, exposant son business plan avec la détermination d’un prédateur qui fonce sur une proie. Parfois, le bon montage, c’est choisir de ne pas couper sur le contrechamp pour laisser la place à un comédien en état de grâce.

Comédie noire

Outre les qualités déjà évoquées, Dan Gilroy s’impose un parti pris tranché: jamais on ne quitte le strict point de vue de notre ordure de personnage principal. Le spectateur découvre même des évènements clés en même temps que lui, à travers l’écran LCD de sa caméra. À raison, c’est bien Louis Bloom le bijou du film, qui lui apporte son humour féroce, rapprochant finalement Night Call d’œuvres grinçantes telles que Prête à tout de Gus Van Sant où La Valse des pantins de Martin Scorsese. Clou du spectacle, Dan Gilroy nous offre une poursuite en voiture haletante, génialement drôle grâce au contrepoint offert par le personnage de Rick, employé de Louis Bloom (saluons d’ailleurs ici l’excellente performance de Riz Ahmed).

Un film punk

En somme, Night Call, à la fois immoral, drôle, méchant, vivifiant, s’achève sur une critique acerbe du mythe du self-made man, une illusion construite partiellement par Hollywood. Aujourd’hui, la découverte d’une telle œuvre, interprétée de surcroît par un acteur de premier plan, fait l’effet d’un bain de jouvence. Un vent de liberté salvateur sur la production hollywoodienne.

Réalisateur : Dan Gilroy

Acteurs : Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Rene Russo

Durée : 1h57

Date de sortie FR : 26-11-2014
Date de sortie BE : 05-11-2014
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Critique mise en ligne le 12 Novembre 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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