Critique de film
NWA - Straight Outta Compton

Un biopic pour laver sa culpabilité

Soyons cash d’emblée, aussi straight que le flot d’Eazy-E et violent que les rimes d’Ice Cube, NWA Straight Outta Compton est un biopic d’une nullité formelle assez saisissante. Jamais la mise en scène ne tente de dépasser la narration ou de lui apporter une once de personnalité, portrait qui oscille entre règlements de compte et hagiographie masquée, œuvre promotionnelle assez lénifiante d’ailleurs coproduite par Cube et Dr Dre. CQFD ! L’hommage au regretté Eazy-E, mort du sida en 1995, justifie a priori la réalisation du biopic confié au triste F. Gary Gray auteur d'un de nos pires souvenirs de spectateur, le pathétique Que justice soit faite. Mais derrière cette excuse toute trouvée, l'hommage posthume, bruisse en sourdine la réhabilitation des controversés Cube et Dre, accusés respectivement d'antisémitisme et de violence envers les femmes.

Violences policières en filigrane

Le film est pauvre, mais l'histoire est fascinante ! Car mine de rien NWA (Niggaz with Attitude) reste un des plus grands groupes West Coast de l’histoire, sorte de Nirvana du hip hop / rap à la vie musicale aussi brève que mémorable, deux albums studio seulement. Straight Outta Compton produit en 1988 révolutionne le genre, paroles ultra violentes et un son inédit qu'on doit à l'intarissable créativité de Dre. Nigga4Life sort quant à lui en 1991, la même année que le passage à tabac de Rodney King par quatre policiers de Los Angeles dont l’acquittement provoqua les terribles émeutes qui mirent la ville en feu. C’est aussi de cette violence policière que traite le film. Impossible de ne pas constater que rien n'a changé, chaque semaine qui passe voit des noirs américains se faire abattre comme des chiens, parfois de dos ou assis dans des chaises roulantes par des policiers qui tirent après de brèves sommations des pluies de balles lâches. La musique de NWA portait en elle cet écho-là qui continue de siffler sa complainte dans le vent de l'indifférence.

Fuck Tha Police

C’est à Ice Cube, lassé de tant d'injustice, qu’on doit le titre emblématique Fuck Tha Police qui prive le groupe de passage radio et instaure le célèbre "Parental Advisory" sur les pochettes CD (vaste blague des années 90, quel ado achetait ses CD en compagnie de ses parents ?). Et on peut dire qu'ils prennent cher les keufs dans le portrait de la bande de Compton. Quand l’arrestation de King et son passage à tabac sont filmés et retransmis sur toutes les chaînes, Eazy-E déclare : « enfin c’est filmé »… Ça l’est encore aujourd’hui et ça ne change pas grand-chose, la légitime défense a bon dos. NWA a réveillé les consciences, qui a pris la relève ? Pas grand monde. On peut reprocher pas mal de choses au groupe mais pas cela. Il a utilisé le premier amendement, l'a étiré, écartelé peut-être mais il a craché au visage des states ce qui était en train d'étouffer les noirs américains, un glaviot qu'on pourrait appeler le racisme institutionnalisé.

Who are they ?

Le groupe est né d’un sentiment de révolte qui prenait racine dans les banlieues abandonnées de LA. Qu'il a été financé par l’argent de la drogue. Ça, on l’apprend ! Le portrait des membres du groupe n'est jamais lisse bien qu'il élude certaines zones d'ombres (on en a parlé en préambule), logique quand on sait qui le produit. On est un peu moins curieux des petites querelles de royalties entre Cube, Dre et Eazy-E qui provoquèrent la scission de la bande. Cube et Dre commencent leurs carrières solos avec le succès que l'on connaît. Dans le genre, AmeriKKKa's Most Wanted de Cube et The Chronicle de Dre sont encore plus mythiques que les albums de NWA. L'histoire du rap était en marche. La retranscription de cette époque est parfaite, le biopic prend alors l'allure d'un documentaire, celui qu'on aimerait regarder.

Où sont les femmes ?

NWA avait construit sa légende sur le son de Dre et les punchlines de Cube... Que ces dernières finissent par s’adoucir au bord d’immenses piscines lovées dans les jardins des palaces qu’ils se sont payés n'est pas non plus sans intérêt, le succès tue-t-il la créativité ? C'est une question qui mérite d'être soulevée. Par contre de voir soudainement les membres du groupe dans des séquences ronflantes avec leurs petites femmes enceintes, gages de leur néo moralité est aussi surprenant qu'édifiant. Parce que pendant deux heures, le film décrit un rapport aux femmes violemment misogyne, succession d'orgies où les femmes sont tour à tour potiches de canapé ou poupées gonflables muettes, à poil la plupart du temps. Gros plans sur leurs culs et seins nus s'accumulant sur la pellicule autant que sur les clips de l'époque. Alors le revirement a de quoi faire sourire. Les membres de NWA sont casés mais leurs femmes ne s'expriment pas davantage. L'entreprise de dédiabolisation bat son plein dans la dernière demi-heure du film.

Envoie du son

S'il manque, et c'est un comble quand on sait de qui on parle, un peu de rugosité au projet ; le plus gros manque reste sonore ! On prend pourtant son pied pendant les séances d’enregistrement, mais elles sont beaucoup trop rares. Alors qu'on se fiche royalement de l'épisode tiré en longueur du manager arnaqueur qui a mis Eazy-E sur la paille, Paul Giamatti endossant une nouvelle fois avec talent le rôle du salopard de service. Ok, le manageur a fichu le boxon dans le groupe mais le fan lambda ou le spectateur anonyme s'en tamponne. 

Outre ces constats fâcheux, le film fascinera tous ceux qui ont écouté les rimes hardcore de NWA et le son grandiose de Dre. Il plongera le spectateur au coeur d'un désert d'inhumanité, encerclé par les vautours de l'industrie musicale.

Soulignons enfin l’incroyable justesse du casting. En plus de ressembler comme deux gouttes d’eau aux protagonistes, les acteurs sont tous excellents. On croise même Tupac dans les studios d’enregistrement de Dre , on jurerait qu’il s’agit là d’une apparition spectrale. A cet instant, la nostalgie d'une époque révolue nous tirerait presque une larme.

Durée : 2h27

Date de sortie FR : 16-09-2015
Date de sortie BE : 16-09-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 03 Octobre 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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