Critique de film
P'tit Quinquin

Dans le Nord entre Boulogne sur Mer et Calais, dans un petit village, des meurtres sont commis. Des corps sont dissimulés dans des corps de vaches. L’enquête est confiée au commissaire Van der Weyden surnommé Le Brouillard, drôle de zèbre fantasque et animé de tics en tous genres. A ses côtés son fidèle adjoint Carpentier à la dentition aussi effrayante que l’affaire qu’ils ont sur les mains. Ce duo de policiers ne cesse de croiser la route de P’tit Quinquin et ses amis, un groupe d’enfants farouches mais attachants malgré leur vulgarité et leur racisme latent. P’tit Quinquin est avant tout une série. Quatre épisodes de 52 minutes réunies pour le festival de Cannes (et pour les ventes à l’étranger où P’tit Quiquin sortira au cinéma) en un film de 3h20. Arte a approché Bruno Dumont en lui laissant carte blanche. Il a saisi cette opportunité pour explorer un genre qui le titillait depuis longtemps mais qu’il n’avait pas encore osé approcher : la comédie.

De l’aveu même de Bruno Dumont P’tit Quinquin fonctionne comme une parodie de son propre cinéma. On peut même cibler plus précisément en parlant d’une parodie de L’Humanité son film de 1999 où l’on suivait un lieutenant de police légèrement retardé mener une enquête sur le meurtre d’une enfant. On retrouve ici aussi un lieutenant à la diction particulière et à l’intellect un peu en retrait (il est incapable de prononcer Shoah correctement) enquêtant sur une série de meurtres pour le moins glauques et étranges (des corps retrouvés dans des cadavres de vaches). Autre point commun fondamental c’est le décor même, ce Nord si cher à Dumont.

Bruno Dumont qui réalise une comédie (de 3h20 qui plus est), il y a de quoi, au mieux être dubitatif, au pire être légitimement inquiet tant son cinéma est éloigné de la comédie, tant il en est même une certaine antithèse. Pourtant lorsque l’on découvre P’tit Quinquin on réalise à quel point la transition était facile, à quel point il lui suffisait de déplacer légèrement le curseur pour que ses tragédies se muent en tragi-comédies. Ce qui fait la force comique de P’tit Quinquin sont ses personnages. En premier lieu le commissaire, mélange improbable de Fernandel, de Bourvil, de Stan Laurel il s’impose immédiatement comme une irrésistible figure burlesque à la démarche particulière (jambes tendues, bras balants) et à la diction hilarante (fort accent du Nord, fautes de français). Mais au-delà de ça c’est avant tout un visage burlesque, une espèce de clown triste traversé de tics et de mouvements nerveux. Il y a plusieurs plans assez longs où il se contente de regarder la caméra. Tout l’humour de P’tit Quinquin est là. Ce n’est pas un humour fin, on ne recherche absolument pas le bon mot ou le gag (il n’y a d’ailleurs pas de gags à proprement parler). C’est un humour très basique, très trivial qui se place dans le regard de Dumont sur ses personnages. Il ne les regarde bien évidemment pas de haut avec un quelconque mépris mais au contraire tente de déceler ce qui, en eux, pourrait être comique (une façon de conduire, de renverser son café, de mettre la table). Et c’est en plongeant dans une histoire de meurtres particulièrement sordide que le film parvient finalement à trouver un exutoire dans l’attitude de ses protagonistes comme transfigurés par un vent de folie.

Au-delà de cet humour donc qui finit reconnaissons-le par s’épuiser un peu sur 3h20, P’tit Quinquin est avant tout un film de Bruno Dumont. C’est-à-dire un film superbement mis en scène (dans un cinémascope bien peu télévisuel représentant bien cette double et paradoxale tentation entre cinéma et télévision) avec toujours cet univers presque fantastique encastré dans un naturalisme bouleversant. L’enquête n’a finalement que peu d’importance. Ce qui compte ici ce sont les forces en place. Comme le dit le capitaine à son adjoint (tout aussi burlesque que lui) « on est au cœur du mal Carpentier ». Et ce mal il est où ? Il est dans cette série de meurtres terribles mais également dans le racisme ambiant, dans la solitude, dans l’incompétence des policiers, dans la beauté de la mort.

Il y a aussi dans P’tit Quinquin plusieurs moments bouleversants comme l’histoire d’amour entre P’tit Quinquin et sa jeune voisine. Une étreinte, un mot d’amour et voilà que les larmes commencent déjà à couler. Car il y a chez Bruno Dumont cette bienveillance envers ses personnages. Comme cet autre moment où une jeune fille va participer à un radio crochet dans son village. On la voit chanter sur une scène modeste devant une trentaine de spectateurs disséminés et peu passionnés par le spectacle. Le public (celui qui regarde le film) commence à rire de sa performance car il y a là comme la représentation d’une espèce de détresse rurale (Star Academy version Groland) mais la scène dure, Dumont filme son actrice de face en plan fixe, il ne commente rien, il est là et la regarde. Le rire s’éteint peu à peu et la chanson de la jeune fille, un morceau pop quelconque sur le papier, devient une complainte sincèrement bouleversante. On retrouve ce regard un peu naïf du cinéaste sur ses personnages comme s’il espérait en voir se dégager l’aura, le mystère, l’âme. Il y a cet autre moment magique (un des moments de cinéma de l’année) lorsqu’il filme un déficient mental danser au milieu de la cour de la ferme. Le personnage répète le même geste, tourne sur lui-même. Dumont s’en rapproche de plus en plus jusqu’à être au plus proche de son visage. Un pur moment de grâce.

On ne peut pas passer sous silence le tour de force le plus ostentatoire du film (et de la carrière générale de Dumont) : l’impressionnante direction d’acteurs. Car on ne le répétera jamais assez, tous les acteurs de P’tit Quinquin ne sont pas des acteurs professionnels. Ce ne sont pas des acteurs du tout. L’incroyable Capitaine est jardinier par exemple. Pourtant pas un acteur du film qui ne sonne faux, pas un seul qui semble en décalage. Ils sont tous absolument parfaits, exceptionnels même. Quoiqu’on puisse penser du film il convient de leur rendre un hommage sincère tant leur talent est éclatant.

P’tit Quinquin est un film exceptionnel. Il y aurait des milliers de choses à dire et à explorer dans cette œuvre tentaculaire qu’on a envie de revoir sitôt la projection terminée (par exemple le regard sur l’enfance aussi dur que tendre). On tient là sans aucun doute l’un des meilleurs films français de cette année et plus encore avec certitude la meilleure série française. C’est un peu un condensé de ce que Dumont sait faire, de ce qu’il aime dire avec une légèreté nouvelle et salutaire. Cependant on garde en tête la force tellurique gigantesque de ses deux précédentes œuvres, Hors-Satan et Camille Claudel 1915. Alors tout en étant béat d’admiration devant la poésie burlesque du film et bouleversé par l’amour mystique qui l’irradie on ne peut s’empêcher de penser que c’est un Bruno Dumont mineur. C’est dire la valeur (malheureusement sous-estimée) de cet immense cinéaste.

Durée : 3h20

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Rocky
29 Mai 2017 à 06h35

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Critique mise en ligne le 12 Juin 2014

AUTEUR
Grégory Audermatte
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