Critique de film
Paris, Texas

Harassé par le temps, par la vie et par le soleil, un homme mort réapparait. Au milieu du désert il trace son destin, peut-être sans but. Nous ne savons encore rien de ce personnage hirsute enfermé dans son mutisme mais déjà la route qu’il a parcourue se fait sentir dans toute son existentialité. L’homme paraît perdu dans un espace bien trop grand et de cette volonté de perdition s’échappe un désir d’ailleurs, comme si l’homme, cet homme ne pouvait vivre libre qu’en s’extrayant de sa prison de fixité. Alors, il traîne ses airs de cheval squelettique à travers les pleines arides du Texas. Chemin de croix moderne, recherche de pardon mystifié. Et puis son passé annihile sa fuite, lorsque son frère réapparait. Petit à petit, l’homme choisit de se souvenir de ce qui fut sa vie, de son fils, de son ex-femme et prendra à nouveau la route dans une trajectoire inversée, vers un retour aux origines pour tenter de réparer ce qui peut l’être encore.

Paris, Texas. Toute l’infinie substance poétique de l’œuvre contenue dans une simple virgule, dialogue passionné entre une Europe et son fantasme américain. Wenders et Shepard, l’un avec l‘autre, l’un pour l’autre, comme pour remettre en compte tout un pan du cinéma, faire table rase du passé et reconstruire un imaginaire. Si l’homme, observe, c’est pour mieux se soustraire à un monde cinégénique, l’homme ici, se tait et ne vit que face à l’écran, que derrière une vitre sans tain, sa voix ne filtre qu’à travers un dictaphone, il est un héros de cinéma avant toute chose.

Cet homme c’est Travis et ce qu’il cherche depuis tant d’années se trouve dans une scène, une confrontation entre deux images, deux reflets ternis par la vie, deux visages sensibles mais abîmés, une confrontation avec le point d’achoppement de sa dérive. La mère de son fils, la maîtresse de ses désirs, la sublime Nastassja Kinski. Les espaces qui s’étendaient alors bien au-delà des paysages, se restreignent entre quelques parois. Bois, briques et plexiglass pour ouvrir les yeux du  héros sur ce qu’il aime mais ne retiendra jamais, une femme, une famille déjà abandonnée. C’est dans un peep-show aux allures de confessionnal que le couple se reforme une première fois, il parle, elle l’écoute, il la voit, elle pas. Les sentiments sont forts et indélébiles, ils rappellent quelque chose, un oubli brutal qui résonne infiniment dans cette minuscule boîte calfeutrée.

Génie dépouillé du cinéaste et de son scénariste dans cette seconde confession, de faire communier les âmes déchirées par une barrière à sens unique, une vitre sans teint. Travis veut réunir la mère et son enfant, il lui dit, elle écoute, il lui tourne le dos, elle éteint la lumière. Les reflets se superposent pour ne faire qu’un, puis Travis se décale avant de reprendre sa position initiale, à l’écart de toute chose, fût-ce de l’amour. Les dialogues cisèlent la pièce comme de longs coups de lyrisme dans une toile déjà teintée de sentiments. La poésie s’empare alors de tout, des acteurs eux-mêmes et laisse le passé refaire surface dans un instant d’une grâce absolue. Nous comprenons enfin les antécédents du couple, jusqu’ici parsemés dans les détails du film.

Alors Travis déserte son rêve pour se dissoudre dans l’obscur de la nuit, vers l’inconnu de ses pensées, peut-être pour retourner voir son minable lopin de terre à Paris, Texas et y disparaître. Peut-être attendra-t-il là-bas, qu’ils reviennent. Ceux qu’on a tant aimés. 

Durée : 2h27

Date de sortie FR : 16-07-2014
Date de sortie BE : 19-09-1984
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 27 Mai 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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