Critique de film
Pas son genre

A mille lieues de la profonde noirceur des dernières plages cinématographiques de son auteur, Pas Son Genre propose une relecture de la screwball comedy chargée d’un incommensurable néant, celui de l’amour en délitement.

Elle, Jennifer, pétillante coiffeuse peroxydée arbore un permanent sourire pas loin d’être sincère. Elle aime Aniston, (Jennifer de son prénom), son boulot, le karaoké et son jeune fils. Lui, traine son spleen d’apparence sur les boulevard de Saint-Germain-Des-Prés, cite Kant au moins trois fois par jour et écrit des bouquins sur l’amour, la vie et ce genre de choses. A eux deux, ils forment le cliché ultime. Et puis, il y a Lucas Belvaux, cinéaste des classes et des combats qu’elles comportent, des mélanges et des fusions, des haines et des guerres qu’elles imposent. Comme un manieur de destins impossibles, il va les amener dans une même ville, Arras, dans une même rue, puis dans un même lit. Eux, vont se rencontrer, et s’aimer à leur manière dans un permanent questionnement, et un déterminisme social avant un désagrègement amoureux.  Elle pense avec son coeur bien avant le reste, lui, pense chaque chose sans en être jamais sûr. Elle n’est pas moins intelligente, seulement moins cultivée. Ils n’ont pas les mêmes attentes d’une vie qui ne les pousse pas dans le même sens mais vont avancer ensemble au prix de quelques sacrifices.

Avant les liens sociaux que peu – depuis Shakespeare - pensent encore de la sorte, les liens culturels semblent indispensables au couple. L’ambiguïté du propos social laisse alors place à un questionnement plus évident. Comment s’aimer pleinement lorsque les esprits ne se joignent que quelques instants au rythme des mouvements de bassins, quand seuls les corps se parlent et se répondent, quand l’amour n’est complet que lorsque l’état intellectuel s’enfuit et que le plaisir charnel ou éthylique fait de l’instant une communion. Place à la compromission ainsi qu’à de nouveaux enjeux.

Mais la délicatesse du propos, déjà sous-jacent, s’efface facilement au profit d’un cinéma attendu ne trouvant sa force que dans ses bons mots ou dans sa théorisation. On comprend les enjeux, quelques scènes nous intriguent mais laissent froid tant leur ampleur s’écrase rapidement sous le poids prévisible d’une caméra au trouble incertain. Tout est vite vu, vite compris, vite oublié. Lucas Belvaux aura laissé la force vitale de son cinéma dans une étonnante recherche de bulles pop, qu’il n’aura trouvé que dans une lourde légèreté sentimentale à laquelle il substituera, dans ses derniers instants, un suspense stérile. A peines nés les voilà déjà morts. Elle ne pourra survivre aux questionnements du philosophe alors qu’il ne pourra tenir l’énergie vitale de la coiffeuse.

Reste Emilie Dequenne, dont la blondeur préface une intelligence profonde et le sourire un amour infini mais pourtant fragile qui suffira à abîmer la combativité sensible d’un être en paix. Elle pétille avec tant d’intensité qu’à travers l’écran son regard incandescent brulerait les yeux.

Pas son genre c’est la petite histoire d’une relation avançant doucement vers sa perte comme un labyrinthe menant au gouffre, un jeu de rôle aux masques fondus sur la peau, une comédie qui n’en est pas. On hérite de ce qu’on est, nous, notre environnement, nos cultures, nos nations et nos façons d’aimer, plusieurs milliards de fois uniques.

Durée : 1h51

Date de sortie FR : 30-04-2014
Date de sortie BE : 07-05-2014
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Critique mise en ligne le 11 Mai 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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