Critique de film
Paula

Paula fut présenté en ouverture du festival du cinéma allemand de Paris, qui a consacré cette année une rétrospective à Maren Ade, suite au succès critique et public de Toni Erdmann. Issue de l’école berlinoise, de cette fameuse nouvelle, nouvelle vague, laquelle commence à peine a rayonner en France ; Maren Ade a quand même essuyé les critiques de ses confrères, notamment le trés subversif auto-proclamé Christoph Hochhaüsler (dans sa revue Revolver), qui qualifie son cinéma « de petit bourgeois bien pensant, un cinéma Merkel », bien bien.

Lors de cette saison, un autre film important, sans doute le plus dément, le plus singulier de cette édition fut également projeté. Ecrit et réalisé par la comédienne (notamment chez le même Hochhaüsler), musicienne et cinéaste Nicolette Krebitz. L’impressionnant Wild raconte l’histoire d’une femme qui court après un loup. Nicolette Krebitz ose tout et repousse les limites du représentable avec humour et délectation. C’est tellement jouissif que nous en redemandons. Espérons qu’il aura trouvé un distributeur français.

Quant à Christian Schowchow, il a naturellement trouvé sa place dans la sélection consacrée cette année aux femmes. Trois films, trois époques, trois destins de femmes face aux vicissitudes de l’existence. Paula Becker est la première femme peintre, de l’histoire de l’Art moderne, puis fut complètement oubliée. Inspiré de la magnifique biographie de Marie Darrieussecq, Etre ici est une splendeur, vie de Paula Becker, Christian Schowchow ressuscite ce personnage sous les traits ravissants de l’actrice Juri Carla. Jeune femme issue de la bourgeoisie d’une province de Brême au début du siècle dernier, Paula Becker sonne les cloches comme on vole son dû. Elle désire peindre et se débrouille pour trouver des cours autres que de cuisines « kirche, kinder, küche », les trois k, le programme allemand pour les femmes (l’église, les enfants, la cuisine). Membre de la petite communauté d’artistes de Worpswede elle ne se laisse pas démonter par les railleries des hommes qui lui asse?nent des conseils de façon méprisante et autoritaire.

Paula peint des modèles de la campagne environnante, auxquelles elle ne donne pas de titre « femme assise », « vieille paysanne », « fillette debout », mais elle écrit dans son journal : « Frau Meyer aux énormes seins blancs luisant comme ceux de la vénus de Milo, sexuelle jusqu’au bout des doigts. » Peut-être sait-elle qu’elle peint après des siècles de regard masculin. Le soleil est toujours voilé sur les tableaux, c’est la présence cotonneuse, assourdie mais puissante, de jeunes humaines debout sur la terre. Non pas à quoi rêvent les jeunes filles, mais ce qu’elles pensent.

Paula animée par le jeu de Juri Carla nous régale de sa vitalité. Pleine d’humour et de hardiesse, elle en ridiculise malgré elle ses congénères tel Rainer Maria Rilke frêle créature habité d’un esprit de sérieux et ostensiblement vertueux. Comme le sont la plupart des hommes en Allemagne (selon son journal). Elle tombe sous le charme d’Otto Modersohn dont elle admire les tableaux et dont « l’âme est profonde et belle ». Elle dira « je suis une personne si compliquée toujours si
tremblante et intense que ses mains si calmes me feront le plus grand bien. Après cinq ans de mariage peu ou pas consommé Paula décide de fuir en France afin de peindre librement et à sa guise. Toute la partie française est vue à travers les yeux des allemands et les clichés n’en sont que plus réjouissants. Les Parisiens selon elle, n’ont que le mot «amour» à la bouche, elle s’émerveille de la joie de vivre des Français au printemps et de leur goût du plaisir : «Nous allemand, nous mourrions d’une gueule de bois morale après pareil complaisance.»

Elle retrouve là-bas son précieux Rilke qui a épousé son amie Clara Westhoff, sculpteur et élève de Rodin, encore une oubliée de l’histoire. Rilke parle à Paula de son Art comme trés peu de gens lui en parlent, comme personne sans doute. Il loue son assurance et sa force. Les dessins qu’elle lui a montré, c’est la vie qu’il y a en elle. Chez Paula il y a des vraies femmes qui ne posent pas devant un homme. Il n’y a aucune revanche. Aucun discours. Aucun jugement. Elle montre ce qu’elle voit. Paula écrira dans son Journal : «Rilke est gentil et pâle, un talent lyrique raffiné, doux et sensible, avec de petites mains émouvantes. Rilke est un homme qui n’aime pas les hommes sauf Rodin à qui il laissera cette virilité, le sculpteur - statue, le totem. Rilke aime les femmes et la compagnie des femmes. Sinon être seul, mais en pensant à une ou deux femmes.»

Christian Schowchow, qui a sans doute pris des libertés avec la véritable histoire de Paula Becker, notamment concernant son mari (qui était veuf), réalise un climax stupéfiant quand celui-ci avoue qu’il n’a pas touché Paula durant leurs premières années de mariage pour la préserver de son destin de femme. Car comme aimait à le souligner Tolstoï à la même époque, les femmes du monde entier, qui donnaient la vie de la même façon depuis deux milles ans, sans anesthésique ni hospitalisation, mourraient souvent en couche. Ainsi Otto Modersohn pourrait bien être le personnage le plus bienveillant et l’agent même de l’accomplissement de son art, puisque indirectement il est l’instigateur de son départ à Paris. Ainsi leurs retrouvailles lui sera fatale, Paula Becker meurt tragiquement à trente ans, foudroyée d’une embolie pulmonaire à la suite de son accouchement.

Comme l’a justement écrit encore une fois Marie Darrieussecq : « La mort prématurée de Paula, en 1907, l’exempte des massacres à venir. Gauguin, Cézanne, le douanier Rousseau, meurent en 1903, 1906, 1910. Mais eux avaient vécu, eux avaient mené loin leur oeuvre.»

Barbara Alotto

Durée : 2h03

Date de sortie FR : 01-03-2017
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 06 Mars 2017

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