Critique de film
Peace to us in our dreams

Après cinq années d’absence et la sortie quasi inaperçue d’Indigène d’Eurasie, Sharunas Bartas revient avec un film qui renoue avec ses œuvres les plus sensorielles. Dans Peace to us in our dreams, sélectionné à la quinzaine des réalisateurs au dernier festival de Cannes, nous retrouvons l’essence de ses premières propositions telles que Trois jours ou Few of us. Dans ce film introspectif, irradié par l’intime et par une manœuvre beaucoup plus personnelle, les protagonistes sont sans nom. Cela permet au cinéaste de trouver la juste distance entre ses personnages et l’histoire de sa propre vie. En effet, leurs relations suggèrent une connexion autobiographique forte. Sharunas Bartas joue le père. Ina Marija Bartaite, sa fille dans la vie, interprète sa fille dans le film. Mais le trouble va encore plus loin quand nous découvrons à l’écran Katerina Golubeva, aujourd’hui défunte, et qui fut la femme de Bartas et la mère de Ina Marija Bartaite. Dans le film, elle est le souvenir de l’être aimé disparu. Tout en étant dans la fiction, Bartas montre la filiation qui règne dans sa famille et se réconcilie avec les fantômes de son histoire. Ce long métrage est une ode à la recherche de l’harmonie, non pas avec son entourage familial, mais d’abord avec soi-même.

Quand on connaît le parcours personnel de Sharunas Bartas, on se rend compte que Peace to us in our dreams est un film qui n’a jamais aussi bien porté son titre. Il raconte l’histoire d’un père, de sa fille et de sa compagne qui partent quelques jours à la campagne, pour essayer de trouver l’apaisement. Au cœur d’une nature resplendissante, le calme apparent cache des traumatismes toujours à vif.

Ici, on s’aime, on s’est aimé et on s’aimera… Dans cette famille, ce sentiment est impossible à verbaliser. La place et l’utilité des mots sont un des enjeux de la mise en scène articulée autour du mouvement des êtres, de l’espace et du temps. Les regards saisissants en sont aussi les lumières et le croisement des sentiments. C’est dans sa plus haute occurrence que le cinéma de Sharunas Bartas produit un envahissement de la beauté.

Introspection naturelle

Au milieu d’une forêt épaisse, seuls quelques animaux errent. Un grand cerf, majestueux, s’arrête. Il nous regarde longuement. Ses yeux sont imposants. Soudain, un coup de feu résonne dans le bois. L’animal fuit. Le mal rode.

Ce coup de feu n’est pas celui d’un chasseur, et c’est uniquement à la fin du film que nous en trouverons la liaison. Ce « prologue » est la représentation parfaite de l’atmosphère qui règne céans : une douceur apparente, un rêve chahuté, une idylle contrariée. Les personnages sont tous tourmentés, et ce week-end à la campagne va leur permettre d’exprimer leurs troubles. Dans un univers sonore prégnant – présence renforcée de la nature, des respirations, des cliquetis de l’eau – le bruissement de la vie est palpable. Le monde qui nous entoure est bien vivant, empli d’une mélancolie qui dépasse la simple présence du vivant.

Les paysages idylliques n’existent pas chez Sharunas Bartas. C’est derrière cette apparence, ce calme visible, que réside un invisible où s’agite le malin. Plusieurs conflits sont en jeux et le film ne se limite pas à cette histoire familiale. D’autres situations vont venir conforter la difficulté d’avancer ensemble. La vie est un chemin fait d’embûches, et dans un film où tout le monde est un peu boiteux, il faut trouver la bonne épaule, pour s’y appuyer et essayer de tenir debout.

Silence…

Même s’il apparaît de moins en moins introspectif depuis Seven invisble men, le silence est une composante majeure du travail du cinéaste. C’est dans ce silence que se forment les appréciations du monde, pour qu’enfin il puisse émerger, majestueux à la lumière de la vie qu’il va dominer. Attentif à l’équilibre des mots, chacun prend rapidement une place prépondérante dans les dialogues. Chaque phrase prononcée par les comédiens n’a de sens que grâce au silence qui l’entoure. La parole est élue.

Les échanges sont filmés dans des dispositifs qui semblent primitifs : simple champ contre champ en gros plans. Évidemment, Bartas fait partie des précieux du cinéma dont le rapport au plan ne se limite pas aux contours d’un cadre, mais où la temporalité, l’espace et la vision lui donnent une valeur ineffable. Filmés en longue focale, les visages sont célestes, les regards sublimes, souvent une partie dans la lumière, l’autre dans les ténèbres. L’ambivalence de la pensée n’est que mieux incarnée. Bartas, laisse exister le silence entre chaque échange. En cela, le cinéaste permet de mêler dans un même plan le dialogue intérieur et extérieur de l’être.

Une discussion entre le père et sa fille revenant sur la disparation de la mère est une séquence  émotionnellement très forte. « L’homme est limité par sa perception » dira le père/cinéaste. Il imagine ce qu’il veut voir ou ressentir. « Il n’a qu’une vision globale du monde » il ne sait pas percevoir et ressentir dans le détail. « Toute sa vie, on cherche cela », c’est « une quête sans fin ». Que pouvons-nous donc faire ?

« Les mots ne sont pas tout » lui dira-t-il encore. Il y a des moments pour exprimer : parfois ils arrivent, parfois pas, ou trop tard. Sa fille l’écoute, intervient, pleure, puis formule à nouveau. Il la fixe, elle le regarde. Le visage du père se décrispe, lui a trouvé l’apaisement. Sa fille est en train de quitter le monde de l’enfance, elle prend conscience des dommages de la vie et vogue entre ses regrets et ses désirs à la recherche d’une route à venir. L’ambiguïté des mots réside dans la posture. Est-ce le père, ou le cinéaste qui s’exprime. Et le cinéma ne serait-il pas le moyen d’expression trouvé par le cinéaste/père pour converser avec sa fille et terminer son processus de deuil.

En tout cas, le père paraît détaché du monde qui l’entoure car il a pris conscience de ce qui pouvait le détruire. Il est le contre point de la violoncelliste qui est en train de se laisser terrasser par ses névroses. Ces deux femmes cherchent leur raison d’être, jusqu’à se demander pour l’une d’entre elles si la vie a encore du sens. Nos corps sont couverts de blessures, il faut savoir vivre avec. Si un jour nous trouvons une forme d’apaisement, alors il est certain que le domaine de l’âme pourra s’étendre davantage, et la paix intérieure en fera son chemin.

La vibration du spectre

Dans Peace to us in our dreams, la vie semble parfois dure à affronter, parce que les fantômes du passé collent. Quand le vent fait vibrer les feuilles des arbres, on croît à leur arrivée ; quand la pluie tombe, on sent leurs larmes ; quand on se laisse recouvrir par le soleil on recueille leurs caresses… Un est particulièrement présent et irradie le quotidien des protagonistes du film. C’est Katerina Golubeva qui se fait sentir à chaque instant. Dans son texte Les Avertis1, Maurice Maeterlinck parle de ceux qui dans « leurs yeux ont une certitude si profonde » cette certitude dont parle l’auteur, et celle de ceux qui sont prédestinés à mourir jeune. Le saisissement du regard de Katerina Golubeva dans les images vidéo que le père regarde avec sa fille au début du film est glacial. Elle semble porter dans son regard cette évidence que la vie doit être vécue à la hâte car elle lui sera éphémère et mélancolique. A l’image de ce papillon observé à plusieurs reprises par la violoncelliste – métaphore de sa relation avec le père – qui finira au piège dans les immenses pattes ambulatoires de l’araignée.

Découvrir le travail de Sharunas Bartas avec Peace to us in our dreams ne permettra pas aux spectateurs de comprendre toute la force d’évocation de son cinéma. Il lui donnera accès à la route à suivre et au plaisir immense de découvrir l’ensemble des œuvres passées d’un cinéaste dont le travail est en train de laisser une empreinte évidente dans l’histoire du cinéma. Le centre George Pompidou à Paris lui rend hommage à partir du 5 février 2016 et tous ses films seront projetés durant un mois.

Dolly Bell

1 – Maurice Maeterlinck – Les Avertis dans Le trésor des humbles – 1896.

Durée : 1h47

Date de sortie FR : 10-02-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Janvier 2016

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