Critique de film
Phantom Thread

Le cinéaste Paul Thomas Anderson aborde les genres différemment de ses contemporains. Il enraye, détourne, casse et expérimente. La comédie romantique devient loufoque et plastiquement vivifiante dans Punch-Drunk Love (2003), le film d’enquête s’enfume rapidement avec Inherent Vice (2015), la fresque historique d’après-guerre se transforme en gigantesque terrain d’exploration mentale avec The Master (2013). Tout n’est que prétexte pour s’aventurer dans le récit, allonger le temps (Magnolia), détricoter les codes. Phantom Thread, c’est aussi l’œuvre testamentaire de Daniel Day-Lewis, ce qui rend le long métrage éminemment bouleversant tant c’est un visage et une gestuelle qui disparaissent, qui s’apprêtent à devenir « fantôme ». Le cinéaste américain signe une œuvre impressionniste particulièrement raffinée, bordée par des touches d’humour cocasse et des instants troublants d’ambiguïté.

Des futilités rendues extraordinaires

Londres, milieu du XXe siècle. Tout le monde s’affaire pour être habillé par Reynolds Woodcock (quel nom !) – couturier respecté et impérieux – dans un environnement constitué de classes sociales strictes, où règnent les conventions et où tout le monde est étiqueté (comme on retrouve des étiquettes à l’intérieur des cols). Woodcock est impeccable aux côtés de sa sœur impitoyable, Cyril. Chaque matin, il se brosse les cheveux et arbore de magnifiques chaussettes magenta. Son aura de dandy inonde l’espace. Sa rencontre avec Alma (Vicky Krieps), une serveuse au charme intrigant, se fait le plus simplement du monde (dans un restaurant), mais avec soin et attention. La première fois que la jeune femme tombe – presque littéralement – sur Woodcock, sa démarche est peu assurée, elle n’est pas « droite ». Elle est debout et lui assis. Derrière le corps de la femme, une fenêtre et la profondeur de champ mène vers des contrées vertes. Derrière l’homme, en revanche, l’espace est fermé, clos. La tension dramaturgique du film est résumée en un seul plan.

Paul Thomas Anderson aborde les questions de mondanité, de bienséance, et met subtilement en scène leurs aspects superflus en les rendant paradoxalement remarquables. Ainsi, les séquences de repas, et particulièrement celles du petit-déjeuner, deviennent exquises et intenses. Importuner l’homme à l’aube de sa journée pourrait avoir un impact démesurément néfaste sur son travail. L’arrivée de cette nouvelle muse vient tout chambouler. Elle tartine bruyamment ses biscottes, croque, verse du thé. Elle trouble le calme et l’espace feutré de la maison. Chez le cinéaste, le banal devient grandiose, notamment grâce à un travail appuyé et irréel sur les sons.

Contrôler l’incontrôlable

Le film aborde de nombreux thèmes : la mode au XXe siècle, les aspects néfastes d’une relation, la place de l’homme dans un milieu exclusivement féminin, mais ne s’éparpille jamais. Comme dans The Master, Phantom Thread est une histoire de contrôle qui vire de bord et n’est jamais définie, toujours ambiguë : le contrôle artistique de Woodcock sur son image, son quotidien confectionné comme on réalise un habit sur mesure. Le réflexe du couturier au premier rendez-vous galant avec Alma – à l’érotisme fortuit –, c’est de lui prendre ses mesures comme pour dompter, ceinturer et posséder son corps. Alors que l’amour est fou, informe et imprévisible, ce qui se heurte avec la droiture du quotidien mené par Woodcock. Paul Thomas Anderson capte parfaitement le mouvement paradoxal de l’amour comme inspiration et annihilation du travail artistique. C’est aussi le contrôle du cinéaste – qui écrit, réalise, met en lumière –, avide de filmer Daniel Day-Lewis pour la dernière fois. C’est la première fois que Paul Thomas Anderson signe la photographie de son film : extérieurs mirifiques, paysages anglais avec les pavés battus par la pluie ou les collines caressées par le soleil. Le cinéaste tricote des films à l’esthétique élégante (après l’utilisation du 70mm avec The Master), ici ce sont les couleurs grisonnantes qui dominent, comme pour suggérer que tout n’est pas noir ou blanc comme les figures peintes par la caméra.

Perversion latente et progressive

Le long métrage n’est pas seulement une brillante reconstitution d’un environnement vestimentaire ou des mœurs propres au XXe siècle, c’est aussi une œuvre sur la perversité invisible entre les êtres et la toxicité de l’amour dans un cadre créatif. Phantom Thread – littéralement le fil fantôme – nous donne des indices visuels sur la névrose de Woodcock. La narration est longuement enfermée dans la propriété du couturier, vaste maison de poupée aux relents mortifères ; on pense aussi à l’habitacle confiné de son automobile lancée à vive allure comme des visions mentales secouées et claustrophobiques. En ce sens, le film lorgne plus du côté de la folie sous-jacente et subversive des œuvres hitchcockiennes que de Jalil Lespert et son Yves Saint-Laurent. La bande originale de Jonny Greenwood, composée d’instruments à cordes, fonctionne comme une intrusion stridente, une perturbation, mais comprend aussi des compositions plus calmes et envoûtantes. C’est cet entre-deux constant qui rend le film si riche, doux comme du cachemire, étouffant comme de la laine.

Retour au dossier Daniel Day Lewis - Paul Thomas Anderson

Durée : 02h11

Date de sortie FR : 14-02-2018
Date de sortie BE : 14-02-2018
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Critique mise en ligne le 08 Février 2018

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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