Critique de film
Poetry

Inanimé, le corps d’une jeune écolière traverse le fleuve Han.
Mija, une grand-mère souriante à la folie aussi légère qu’une écharpe de satin, entame des cours de poésie. Son petit-fils dont elle a la charge est en pleine crise d’adolescence, son égoïsme de surface et le silence dans lequel il s'oublie, fragilisent insidieusement l’affection qu’elle lui porte. Elle cherche dans l’observation attentive et quelque peu naïve de la nature et des gens qui l’entourent la racine d’une inspiration qui lui fait défaut pour parvenir à écrire des vers. A la question de savoir où se trouve la poésie, elle n’obtient aucune réponse satisfaisante. C’est finalement à la lueur d’un drame qui la touche de près qu’elle trouve un accès, une échappatoire vers le beau.

Avec une délicatesse infinie, Lee Chang-Dong suit le parcours de cette grand-mère courage dont le parcours héroïque, pour sauver l’honneur et les apparences, rappelle celui de la mère de Mother, le film de Bong-Joon Ho. Le parcours de Mija est celui de l’éveil, de l’accès à la pleine conscience du monde et de l’obscur dessein des hommes. Son innocence préliminaire ne se remettra jamais vraiment d’avoir touché l’indicible et le refuge que lui offrira la poésie ne sera finalement qu’un tremplin vers une humanité mortifiée, englobée, dépassée. Poetry porte un regard profond et tendre sur différentes formes de déclin, celui du corps qui se ride et se vide, celui d’une jeunesse désolidarisée de ses actes et responsabilités, celui enfin des arts qui se meurent au cœur même de leur désir d’exister. En les énonçant il provoque la mémoire, en les ravivant il la bouscule comme lors de ces scènes éprouvantes où des élèves du cours de poésie se souviennent, à la demande du professeur, de leur plus vieux souvenir ou du plus beau jour de leur vie. L’on reste sans voix devant le simple travail de mémoire, réceptacle d’émotions souvenirs qui murmurent en nous, du premier au dernier jour, au cœur de notre plus synthétique indifférence !

Réalisé avec une justesse précieuse, Poetry met en valeur un scénario éblouissant qui accompagne le spectateur à la lisière de l’âme du personnage de Mija incarné à la perfection par l’actrice Yoon Jung-Hee. La difficulté de son choix moral, nous le vivons à son instar, dans l’impudique nécessité de sauver les apparences au prix du plus bas matérialisme et de la plus abjecte banalisation de l’horreur, sans pouvoir ne serait-ce qu’y trouver l’idée d’une justification. Joyaux de la compassion et de la remise en question des acquis à l’heure même où ils se fanent dans l’oubli, traduction subtile de l’évocation, du passage périlleux des mots aux choses. Poetry atteint son sommet dans l’avant-dernier plan où la scansion des narratrices d’un poème funèbre se superpose avant de s'unir sous les traits d'un visage d'amour et de douleur devenu universel.

Réalisateur : Lee Chang-Dong

Acteurs : Yoon Jung-hee, Kim Hira, Ahn Naesang

Durée : 2h19

Date de sortie FR : 25-08-2010
Date de sortie BE : 27-10-2010
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 13 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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