Critique de film
Portier de Nuit

Peut-on sérieusement considérer Portier de Nuit, le film de Liliana Cavani, comme un chef d’œuvre ? Censuré à l’époque de sa sortie (1973) un peu partout en Europe, classé X aux Etats-Unis, le film est aujourd’hui considéré avec énormément de respect par la critique qui n’en est plus à un retournement de veste. Ressorti l’année dernière dans une version restaurée chez Wild Side, Portier de Nuit fait également son retour en salles via Solaris. L’occasion de revenir sur ce syndrome de Stockholm post seconde guerre mondiale, voire de refoulé de la culpabilité, entre Dirk Bogarde et la toute jeune Charlotte Rampling.

Nous sommes à Vienne en 1957, aux lendemains de la guerre. Max (Dirk Bogarde), officier SS sous couverture, travaille comme portier de nuit dans un grand hôtel. Un jour, Lucia (Charlotte Rampling), une ancienne déportée juive, débarque avec son mari. En voyant Max derrière le comptoir de l’hôtel, celle-ci apparaît comme paralysée. Alors prisonnière du camp de concentration dans lequel officiait Max, Lucia a entretenu avec ce dernier une relation amoureuse sur fond de domination voyeuriste. Max la capture sur pellicule avant de la posséder physiquement.

Cette relation duale de soumission et de domination, la critique de l’époque l’apparente à du sado-masochisme et la fameuse scène fétichiste où la jeune Charlotte danse seins nus et chante du Marlene Dietrich, couverte d’une casquette et d’un pantalon bretelles devant un parterre d’officiers lubriques, a semble-t-il inspiré une déferlante de porno-nazi fortement douteux. Pourtant la force du film est à l’instar de celle du Dernier Tango à Paris ne provient pas de la nature des rapports mais bien de l’impossibilité de la relation passionnelle. Car le doute n’est plus permis après quelques minutes où Lucia est prise d’une stupeur presque historique, elle l’aime intensément et la brutalité de leurs rapports en est autant la preuve que la conséquence comme c’était également le cas dans le film de Bertolucci. Le départ de la relation a pu être l'expression d'une survie et sa suite l'énoncé d'une culpabilité, dans les faits elle aime cette souffrance.

Pour la réalisatrice, il s’agit surtout de dénoncer la fascination de nos sociétés d’après-guerre pour le Mal, en ce sens, le personnage joué par la sublime Charlotte Rampling est délicieusement ambigu et c’est certainement ce qui a choqué la critique bien-pensante. En effet, c’est à travers elle que l’on considère le nazisme, elle en est initialement dégoûtée, de nombreux flashbacks illustrent les séances d’humiliation dont elle est victime, mise à nue et filmée par son amant tortionnaire, avant d’être séduite par l’homme et ce qu’il incarne sans doute, une forme d’autorité de la destruction. Leur relation de couple épouse cette conception, elle s’autodétruit, se suicide lentement dans une chambre où les corps faméliques se nourrissent de sexe avant de s’affamer.

Autour d’eux, gravitent les vautours du passé, soucieux de laver toute trace de leurs forfaits, un groupe d’officiers nazis fondus dans la société autrichienne, bouffons passéistes chantant la gloire d’un temps révolu, qui eux ne veulent surtout pas être dénoncés par une ancienne survivante des camps. Leur seule intention, faire taire tous ceux qui pourraient les confondre. Ce qui rend l’amour impossible, c’est toujours la société. La dernière scène est sans appel, aussi cruelle qu’anonyme.

L’intelligence du film est aussi sa limite, car en assimilant le bourreau et la victime, l’hôtel et ensuite la chambre dans laquelle se cachent et cloîtrent Lucia et Max, métaphores des univers carcéraux que sont les camps, Cavani condamne ses personnages à la même fragilité d’impuissance que les victimes du génocide. Lucia et Max semblent vouloir mourir, leur unique tentative de fuite est vouée à l’échec et leur enfermement apparaît comme infini avant que leur pulsion de vie ne s’exprime enfin et trop tard. L’assimilation entre leur passion immobile et l’absence de révolte dans les camps (ce qui était partiellement faux) condamne le film à une traduction presque littérale de l’histoire alors qu’il aurait pu la dépasser en s’en détachant. Reste au-delà du relatif ennui qui perce à travers les râles des corps épuisés, la figure angélique de Charlotte Rampling, fabuleuse de pureté naïve et de soumission volontaire. Le film est bien à mi-chemin entre le chef d’œuvre et la « saleté » pour laquelle on a voulu la faire passer à sa sortie, une œuvre racée et courageuse mais plombée par une métaphorisation excessive et quelque peu redondante. 

Durée : 1h58

Date de sortie FR : 03-10-2012
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Lonny
06 Mars 2017 à 12h51

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Critique mise en ligne le 01 Octobre 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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