Critique de film
Poulet aux prunes

Etrange plat que ce poulet aux prunes, on en ressort avec un goût amer comme si la sauce n'avait jamais vraiment pris. La faute sans doute à un manque de rythme évident et à une protéiformité largement décevante. Alors que Persépolis avait ébloui par son unité et son ton à l'humour noir, par la densité et le charme de son personnage principal, cette jeune femme dévorée par l'envie avant d'être broyée par la vie loin de son Iran balayée par la révolution et l'instauration de la République islamique, Poulet aux prunes ne parvient pas à nous attacher au désespoir de Nasser Ali Khan (Mathieu Amalric) résolu à se laisser mourir depuis que son violon a été brisé par le courroux de son épouse mal aimée.

Si l'adaptation cinématographique de la bande dessinée pourtant sublime de Marjane Satrapi est en partie ratée, ce n'est évidemment pas à cause de son histoire qui est de bout en bout émouvante, mélancolique et très belle. Non, c'est la mise en scène qu'on peut désigner comme le coupable de cette faute de goût. Ce mélange des genres visuels et narratifs, sitcom américaine, mélo à l'italienne, dessin animé surgissant dans le film ou encore velléités fantastiques est tour à tour bancal ou ridicule. Car à l'intérieur de ce système à tiroirs, les acteurs ont du mal à exister en dehors de la parodie burlesque de personnages animés. La voix-off d'Edouard Baer ne parvient pas à lier l'oeuvre, pire elle lui donne un méchant air d'Amélie Poulain, conforté par la présence de Jamel Debbouze qui, en dépit d'une présence évidente, finit par surjouer son propre rôle.

Pour raconter la vie d'un de ses oncles musiciens, Marjane Satrapi avait réussi une bande dessinée splendide, ce n'est que dès les premières images du film que je me suis pourtant souvenu de l'avoir lue quelques années auparavant, les cases sont alors rapidement remontées à la surface. Je me suis souvenu de cet homme se laissant mourir parce qu'il ne parvenait pas à retrouver la musicalité de son violon, des prières de son fils mal aimé qui le retenaient malgré lui dans le monde des vivants, de sa fille rebelle interprétée à l'âge adulte par une Chiara Mastroianni à la voix fêlée de fumée de cigarette. Je me souvenais moins de cet amour impossible qui avait contraint l'homme à exhaler sa détresse dans le son de sa tar (remplacée dans le film par un violon) avant de prendre la fuite et courir le monde. Retourné en Iran vingt ans plus tard, il fait un mariage de raison (Maria de Meideros dans le rôle de l'épouse transparente), toujours obsédé par la perte de l'être cher.

C'est d'autant plus regrettable de s'ennuyer au son du jeu récité par les acteurs, en raison du manque de fluidité de la mise en scène qui incruste les corps dans des décors faits mains, qui respirent le carton et assombrissent en permanence l'image, parce qu'au bout du compte c'est l'histoire dont on a envie de se souvenir et de la force de son évocation pessimiste. Ce violon est en fait la métaphore de l'amour de jeunesse de Nasser Ali Khan qu'il conservait précieusement dans une musique intimiste, et quand il voit sa femme le briser sous ses yeux, c'est comme si elle lui montrait qu'il s'était menti à lui-même toute sa vie en acceptant de survivre maladroitement au manque par le substitut artistique. Sa lucidité tardive lui offrira un sursaut de cruauté quand il hurlera sur son lit de mort à sa femme qu'il ne l'a jamais aimé une seule seconde. Dire la vérité à l'autre pour ne pas avoir à dire la sienne.

La force du propos, la douceur douloureuse du message sur le renoncement, le déni amoureux et la vie suspendue au souvenir, Marjane Satrapi et Vincent Parronnaud ne la murmurent qu'à la fin, après nous avoir entraînés dans des flash-backs inégaux, maladroits, répétitifs obscurcissant l'émotion, la confinant à un nuage de fumée compacte qui s'échappe d'une bouche pour stationner en apesanteur au-dessus d'une pierre tombale.

Durée : 1h33

Date de sortie FR : 26-10-2011
Date de sortie BE : 16-11-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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