Critique de film
Prisoners

Courtisé après le succès d’Incendies, le réalisateur canadien Denis Villeneuve signe avec Prisoners son premier film en terre hollywoodienne. L'histoire se déroule de nos jours : deux familles célèbrent Thanskgiving, l'ambiance est chaleureuse mais deux des enfants s'aventurent auprès d'un véhicule suspect stationnant non loin de la maison. La pluie se met à tomber, et les parents découvrent avec stupeur la disparition de leur progéniture. Un homme est arrêté et relâché quelques jours plus tard faute de preuve. L’enquête piétine et aveuglé par sa colère le père d'une des jeunes disparues décide d'enfreindre la loi, en enlevant le principal suspect.

Simple et classique, l'intrigue se concentre sur un classique "whodunit" (qui a enlevé les fillettes ?) mais s'enrichit d'une réflexion sur le genre et la loi du talion, avec le basculement de ce bon père de famille en véritable tortionnaire. Loué outre-Atlantique par le grand William Friedkin en personne, Prisoners est à l’arrivée une relative déception. Denis Villeneuve braconne sur les traces sanglantes de Zodiac et Mystic River sans les égaler. Derrière son casting prestigieux, Hugh Jackman et Jake Gyllenhaal en tête, le film doit trop à ses deux modèles pour se singulariser.

Au film somme de David Fincher, Prisoners emprunte son intrigue à tiroir et son acteur principal Jake Gyllenhaal, à nouveau condamné à déchiffrer des hiéroglyphes incompréhensibles.
Cette similitude hasardeuse ne serait rien, si le scénariste Aaron Guzikowski, ne lorgnait pas autant sur le classique de Clint Eastwood et Dennis Lehane. L’enlèvement des deux fillettes se substitue au meurtre de la fille de Sean Penn, mais le film opère le même jeu de chaise musicale sur l’identité du tueur. Père endeuillé transformé en tortionnaire, Hugh Jackman rejoue la même partition sans le lyrisme et la complexité de son prédécesseur. Face à lui Paul Dano en suspect idéal, ressemble étrangement au personnage incarné par Tim Robbins et le twist final sur sa culpabilité repose sur le même postulat et la même ambiguïté morale. Mais là où Eastwood et son scénariste Brian Hegelhand, transcendait le genre codé du film d’auto-défense en donnant au récit une dimension mythologique troublante sur l’identité des Etats-Unis, Guzikowski abandonne l’idée de faute collective au profit d’un twist faussement malin.

L’interprétation solide des comédiens est desservie par une caractérisation des personnages des plus sommaires. Dès le début du film, Jackman est montré comme un survivaliste catholique et paranoïaque, hurlant son désespoir à tue-tête tandis que Gyllenhaal trimballe sa carcasse d’accro à la caféine en clignant des yeux toutes les dix secondes. Long de 2h30, Prisoners cultive un rythme languissant, privilégiant l’atmosphère au détriment de ressorts narratifs quelque peu hasardeux. Magnifié par une très belle photographie signée Roger Deakins, le film se suit avec un certain plaisir mais s’écroule in fine sous le poids de ses références.
Aussi soigné soit-il, le cinéma de Denis Villeneuve n’est pas encore à la hauteur de ses ambitions affichés.

Durée : 02h30

Date de sortie FR : 09-10-2013
Date de sortie BE : 02-10-2013
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Quintaine
30 Octobre 2013 à 13h43

Superbe photo.
2H30 qu'on ne voit pas passer, malgré le petit rythme.
Ça fait du bien de ne pas se presser.
Et au final, un bon film noir. Certes pas au niveau de Mystic River (et des romans de Lehane surtout), mais combien de polars ont fait mieux ces 10 dernières années ?
Villeneuve a un sens aigu du binôme "photo/rythme" et on verra ce qu'il fera quand il sera hors commande, comme le dit Mika.

Mika
29 Octobre 2013 à 23h03

Oui...Mais...C'est une commande, nous verrons lors de son prochain film perso.
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Critique mise en ligne le 30 Septembre 2013

AUTEUR
Manuel Haas
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Biberonnée au cinéma populaire, ma cinéphilie ne connaît pas de frontières et se ...
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