Critique de film
Ready Player One

Si à peine deux mois séparent la sortie de Pentagon Papers et celle de Ready Player One, il y a quelque chose de déconcertant et réjouissant à voir avec quelle aisance Spielberg s’affranchit à nouveau des attentes et des préjugés inhérents à son statut de maître incontesté du divertissement populaire pour accoucher d’une œuvre qui redéfinit à elle seule l’horizon du blockbuster contemporain de manière spectaculaire et intimiste.
Aux années 70 et leur cortège de révélations sur la guerre de Vietnam en miroir d’une société actuelle où règne l’ère des « fake news » succèdent les années 80/90 et la nostalgie mortifère de toute une génération bercée par le souvenir d’un âge d’or qu’elle n’a que rarement connu. Une manière unique et ludique pour Spielberg de faire dialoguer passé et présent, présent et futur pour interroger notre époque et son devenir.

Génération perdue

Fruit de l’imagination du romancier Ernest Cline, l’intrigue de Ready Player One prend place en 2045, dans un futur où la seule échappatoire face à la misère et l’exploitation réside dans un système de réalité virtuelle, intitulé l’OASIS. À l’annonce de la mort de son créateur, James Halliday, les clés de ce royaume virtuel se retrouvent disséminées sous forme d’énigme au sein de l’OASIS entraînant une compétition féroce pour le contrôle de ce nouvel eldorado 2.0.

Conçu par son auteur à la manière d’un jeu vidéo, où le jeune héros Wade Watts (Parzival dans le monde de l’OASIS) affronte la puissante corporation IOI (Innovative Online Industries) dans une succession de battles vidéoludiques qui empruntent tant à Donjons et Dragons, Pac-Man qu’à tout un pan de la culture des eighties (Blade Runner, Wargames, mais aussi de nombreux film réalisés ou produits par Spielberg himself), le best-seller d’Ernest Cline avait tout d’une œuvre de nerds ultra référencée, mais qui finissait par s’égarer dans son empilement incessant de citations à la pop culture.

De ce postulat propre au roman, Spielberg conserve la structure narrative directement calquée sur la progression d’un jeu vidéo, mais investit la quête initiatique de son protagoniste d’un véritable questionnement philosophique sur la nature de la création et ses implications dans le monde réel.

S’identifiant tant au fondateur de l’OASIS (Mark Rylance, parfait en enfant coincé dans un corps d’adulte) qu’à son jeune geek immature (Tye Sheridan, clone troublant du Spielberg des débuts), le papa d’E.T et de Rencontres du troisième type joue avec brio avec les codes du fantasme nostalgique véhiculé par le récit pour embarquer le spectateur dans une folle aventure intérieure au cœur même de la psyché d’un artiste en quête d’identité et de reconnaissance. Car derrière le bruit et la fureur de ce film de SF ultra spectaculaire et inédit, Ready Player One résonne comme une sorte de testament autobiographique de Spielberg sur sa création, sa carrière et le leg laissé aux générations à venir. 
À ce propos, il serait impossible de ne pas voir dans le choix de déplacer l’action du récit dans la ville de Columbus (Ohio) – à mi-chemin entre la ville de naissance d’Ernest Cline et celle de Spielberg –, une volonté évidente du cinéaste d’adresser une main tendue en forme de passage de témoin vers cette nouvelle génération désormais en charge de perpétuer son héritage.

2045, l’odyssée de l’imaginaire

Construit autour de 3 étapes clés, comme autant d’étapes charnières dans la filmographie de son auteur, les défis que doivent relever Wade Watts et son groupe d’amis font écho au long parcours d’acceptation que fut celui de Spielberg avant d’être reconnu comme un artiste accompli et non plus comme le simple cinéaste infantile et puéril que certains critiques obtus s’évertuent à voir encore et toujours chez lui.
De sa première scène d’action, course-poursuite dantesque au sein d’une portion d’autoroute, où s’entrechoquent les tôles froissées des véhicules de Mad Max, Akira et Retour vers le futur, et qui n’est pas sans rappeler la frénésie du plan-séquence de son Tintin, Spielberg balaie d’un revers de la main la concurrence mais ne perd jamais de vue la cohérence d’ensemble de son film. Au-delà de ces atours de blockbuster étourdissant, il s’agit là d’une œuvre profondément intimiste, où Spielberg revisite sa carrière en faisant des clins d’œil plus ou moins évidents à sa filmographie (du T-rex de Jurassic Park aux films de Zemeckis qu’il a produits), mais aussi à ses pairs (le Kubrick de Shining ou le fameux « rosebud » du Citizen Kane d’Orson Welles) pour construire un labyrinthe dans lequel le spectateur est invité à se perdre afin de se souvenir pourquoi l’imaginaire de toutes ces années est aussi précieux.

À l’image du jeune Wade amené à traverser le miroir et rencontrer ses partenaires de jeu, Ready Player One suggère que cet appel à l’aventure est aussi celui du premier pas vers l’autre et non pas celui d’un repli nostalgique autour d’une période charnière et réconfortante de notre vie. Le jeu de piste géant sur l’identité du créateur de l’OASIS se double d’un autre sur l’identité des joueurs qui l’investissent dans une forme de déclaration d’amour bouleversante d’un auteur au public qui l’a accompagné pendant toutes ces années. Une vision du monde et de la fiction qui s’oppose à la vision normative et mercantile du rêve incarné par Ben Mendelsohn.
Conçu comme un « MacGuffin », un leurre à même de brouiller les pistes, l’« easter egg » caché par James Halliday au sein de sa création est en réalité le testament de Spielberg, la signature cachée d’un artiste au coin d’une toile qui en dévoile la profonde humanité.

Durée : 02h20

Date de sortie FR : 28-03-2018
Date de sortie BE : 28-03-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Mars 2018

AUTEUR
Manuel Haas
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Biberonnée au cinéma populaire, ma cinéphilie ne connaît pas de frontières et se ...
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