Critique de film
Retour à Ithaque

Imprévisible

Moins de deux ans après Foxfire, Laurent Cantet revient déjà avec Retour à Ithaque. Une œuvre inattendue qui s’intègre parfaitement à la filmographie de l’auteur d’Entre les murs et nous rappelle qu’il reste l’un des cinéastes les plus discrets, imprévisibles et passionnants du cinéma français contemporain. Pour écrire le scénario de Retour à Ithaque, le réalisateur s’est associé au romancier cubain Leonardo Padura. Les deux auteurs se connaissent depuis le projet de film à sketches Sept jours à la Havane, dont l’un des segments a été réalisé par Laurent Cantet en 2012.

Une odyssée ?

Retour à Ithaque n’a rien d’un péplum. L’action se déroule de nos jours, à Cuba, et l’homme qui revient après seize ans d’absence est un cinquantenaire fatigué et bedonnant prénommé Amadeo. Loin d'Ulysse le demi-dieu, Amadeo n’a guère de royaume à reconquérir mais une terrasse aménagée sur le toit d’un immeuble de La Havane, et surtout les cœurs de quatre vieux amis. Au cours d’une nuit alcoolisée, Tania, Rafa, Aldo, Eddy et Amadeo vont évoquer anecdotes, regrets, remords, rancœurs toujours tenaces et se jeter des secrets aux visages les uns des autres. Des destins cabossés qui n’auraient jamais été les mêmes dans un autre pays, sur une autre île que Cuba.

Cinco amigos

Retour à Ithaque est donc un huis clos à ciel ouvert, dont le récit est condensé sur quelques heures et qui s’inscrit dans une veine fertile du cinéma contemporain, celle du film de copains (comme entre autres Les Garçons de la bande de William Friedkin, Peter’s Friends de Kenneth Branagh ou encore Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré). Mais par-delà les parcours difficiles de ses cinq personnages d’intellectuels vieillissants, l’ambition de Laurent Cantet c’est d’ouvrir une fenêtre sur la complexité de la situation géopolitique cubaine. Et le plus beau dans l’histoire, c’est que le défi est relevé haut la main, grâce à un scénario au crescendo ciselé, au choix judicieux de quelques précieux atouts et à un dispositif des plus simples.

Atouts majeurs

D’abord, il y a le casting. Après quelques minutes hésitantes, les cinq comédiens hispanophones (tous des professionnels très connus à Cuba) se révèlent denses et attachants, parvenant à incarner aussi justement les moments de complicité que les prises de becs assassines. Puis, il y a le choix du décor : cette terrasse, prise entre une vue sur la mer d’un côté et sur les toîts de la Havane de l’autre, représente une problématique au cœur même du récit: rester ou prendre le large. Entre les saillies des personnages, ce décor permet de ponctuer le film de vues sur les activités nocturnes du voisinage (une dispute de couple, un cochon qu’on égorge) et étend ainsi les problèmes des cinq vieux copains à l’ensemble de la population cubaine. Enfin il y a l’art subtil de Laurent Cantet, qui ménage des respirations au récit et joue savamment des échelles de plans pour réussir son climax dramatique sur un simple champ/contrechamp en gros plan (pour information, le film a été tourné à deux caméras, pour accélérer le rythme du tournage, mais aussi privilégier le jeu des comédiens, dont les échanges étaient dès lors filmés simultanément).

Cuba libre ?

Emotionnellement, le dernier tiers de Retour à Ithaque est une poignante apogée. Lorsqu’un de ses amis demande à Rafa pourquoi il a arrêté de peindre des tableaux forts mais qu’on imagine politiquement problématiques (des scènes de vie naïves représentées derrière des grilles noires), le peintre alcoolique réplique : « Ils m’en ont coupé l’envie ». Comme ses quatre amis,  il a mille raisons d’en vouloir à l’Etat, à un système qui a brisé ses ambitions et sa vie prometteuse, ceci par divers moyens et à diverses échelles (là réside peut-être un des défauts du film, dans son côté catalogue de situations politico-sociales liées au régime cubain). Un système qui ronge les personnages de l’intérieur, jusqu’à atteindre l’amitié qui les unit, jusqu’à empoisonner l’existence de leurs propres enfants.

Epicurien

Le générique de fin de Retour à Ithaque s’imprime sur fond  du tableau jadis peint par Rafa, et c’est sur une note sombre et désespérée que s’achève le nouveau film de Laurent Cantet. Une impression qui meurtrissait déjà le spectateur d’Entre les murs. Mais tout comme la palme d’or de 2008, Retour à Ithaque est traversé de moments de vie éclatants. Le cinéaste parvient même, en la replaçant dans ce contexte de répression, à redonner un peu de grâce à un hymne flower-power entendu et utilisé mille fois. « Demain sera peut-être pire qu’aujourd’hui, alors saisissez le bon temps quand il est là », semble nous dire le réalisateur. On peut se disputer sur la première partie.

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 03-12-2014
Date de sortie BE : 03-12-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 22 Septembre 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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