Critique de film
Room

Room est de ces films dont il sera difficile de dire du mal sans être taxé d’insensibilité absolue. Cette adaptation du roman d’Emma Donoghue, découpée en trois étapes (captivité, libération, réadaptation), surfe de façon assez opportuniste sur la vague d’affaires de séquestration qui ont émaillé l’actualité récente (Elisabeth Fritzl, Natascha Kampusch…). Lenny Abrahamson survole son sujet en adoptant le point de vue de l’enfant, manière d’éclipser la réalité de l’enfermement et de ses conséquences.

L’enfermement, vu par les yeux d’un enfant de 5 ans

Il est toujours un peu dérangeant de voir l’opportunisme avec lequel le cinéma américain sait s’emparer de « grands » sujets édifiants, liés à l’actualité récente, pour en faire des produits formatés, des machines à récompenses. C’est le cas ici de Room qui, dans sa première partie, raconte le quotidien de Joy et son fils Jack, séquestrés depuis plusieurs années dans une pièce (la « room ») insalubre. Comment survivre enfermés dans une pièce d’à peine quelques mètres carrés ? Par quels mécanismes ? Comment ne pas sombrer dans la folie ? Autant de questions auxquelles Lenny Abrahamson évite habilement de répondre, adoptant dès les premiers instants le point de vue d’un enfant de 5 ans. Et pourquoi pas, après tout ? Pour Jack, la « room » EST le monde, plus exactement un monde en miniature créé avec amour par sa mère. C’est l’une des belles idées du film : la capacité d’adaptation à son environnement, l’idée que le monde peut tenir dans une petite pièce confinée pour celui qui n’a connu que cela. Difficile de ne pas être ému par la relation qui unit Jack à sa mère, par la poésie qui s’en dégage et par le contraste entre le regard émerveillé de l’enfant et une réalité que l’on devine bien plus sombre. Que l’on devine seulement. Car à force de biaiser avec son sujet, le film ne le traite pas. Le point de vue de Jack, s’il semble traité avec délicatesse, relativise le récit. Trop doucereux, trop fabriqué à force de caméra subjective et de décadrages, le film se perd dans une simplification psychologique à outrance. Seul le visage par instants décomposé de Brie Larson (Oscar de la meilleure actrice 2016) laisse percevoir une forme de folie qui aurait pu embraser le film, mais non… Le réalisateur se complait dans une certaine facilité. Un parti pris qui peut aussi s’apparenter à une forme de chantage à l’émotion.

La psychologie « pour les nuls »

Comment sort-on de cet enfermement, physiquement et psychologiquement ? C’est l’autre idée forte du film. Mais là encore, le sujet est traité à gros sabots. Pire même, cette deuxième partie perd tout point de vue et donne le sentiment d’assister à un mauvais téléfilm. Malgré l’impression qu’il veut donner de ne pas céder aux sirènes du pathos, le film manque cruellement de pudeur et traite par-dessus la jambe la reconstruction de ce duo mère-enfant. Litanie de lieux communs sur le retour à la vie « normale » et la réadaptation (médias, entourage…), les personnages ne sont plus que des caricatures d’eux-mêmes. Notamment celui du père (William H. Macy), condamné à gros traits.

Plus encore, cette deuxième partie remet en perspective l’ensemble du film et l’enferme dans une triste binarité. En effet, les deux parties du film (séparées par une séquence de libération dont il faut arriver à passer outre les incohérences) se répondent en miroir. Enfermés, mère et fils se sont construit une bulle protectrice ; à l’air libre, les personnages étouffent. La réflexion serait intéressante si elle n’était pas à ce point artificielle. Lenny Abrahamson renverse les perspectives, joue sur les contrastes, mais leur opposition est toujours aussi binaire.

Faussement pudique, vraiment manipulateur, pur produit marketing, on sort finalement de Room avec la désagréable impression d’avoir soi-même été pris en otage… Un comble !

Durée : 1h58

Date de sortie FR : 09-03-2016
Date de sortie BE : 02-03-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Jamin
22 Avril 2016 à 16h06

Excellente critique ! Une des premières traduisant parfaitement le sentiment que j'ai eu durant tout le film. C'est vraiment de la "psychologie pour les nuls", restant superficiellement dans l'analyse des personnages et des situations sans jamais avoir un réel parti pris. Bref, je préfère m'arrêter là avant de paraphraser votre article.
Petite nuance, j'ai vraiment apprécier la scène de la libération, avoir le point de vue de l'enfant et entendre les bruits sourds du dehors m'ont impacté (dommage que ce soit 10 minutes sur un film de près de 2 heures).

Jamin
22 Avril 2016 à 16h06

Excellente critique ! Une des premières traduisant parfaitement le sentiment que j'ai eu durant tout le film. C'est vraiment de la "psychologie pour les nuls", restant superficiellement dans l'analyse des personnages et des situations sans jamais avoir un réel parti pris. Bref, je préfère m'arrêter là avant de paraphraser votre article.
Petite nuance, j'ai vraiment apprécier la scène de la libération, avoir le point de vue de l'enfant et entendre les bruits sourds du dehors m'ont impacté (dommage que ce soit 10 minutes sur un film de près de 2 heures).

Mathieu
13 Mars 2016 à 02h52

Vous mentionnez que c'est un film américain, mais la production est d'Irlande et du Canada. Et je serais curieux de savoir si le roman est divisé en 2 parties aussi. Est-ce qu'on voit comment la mère se fait enlever et séquestrée dans la chambre, et est-ce qu'on raconte l'accouchement? Je ne m'attendais pas à beaucoup de ce film et finalement j'ai trouvé le film captivant. Ça traite quand même de la culpabilité sans justement le souligner à gros traits.

Guillaume Saki
09 Mars 2016 à 21h55

Bonjour,

Merci pour ce retour critique.
Ce que je veux souligner dans l'article, c'est qu'il me semble que le parti pris du film (voir l'enfermement à travers les yeux d'un enfant de 5 ans) est en fait une facilité scénaristique qui permet au réalisateur d'évacuer les questions liées à la réalité de l'enfermement. J'admets cependant (et je le souligne) qu'il y a une beauté certaine dans cette recréation d'un monde à l'intérieur de la "room". Le point de vue est intéressant, mais très réducteur. Et ce point de vue est surtout un moyen facile d'émouvoir le spectateur.
La seconde partie nous sert un programme tout droit sorti de "La psychologie pour les nuls", un survol psychologique très artificiel et caricatural, passages obligés difficilement supportables (notamment l'aspect médiatique et familial, le personnage de William H. Macy est condamné en une scène...).

Syam
09 Mars 2016 à 15h44

Vous le soulignez dans l'article mais vous n'êtes pas cohérents dans votre analyse : le film adopte le point de vue de l'enfant et non de la mère. Dès lors, il faut le voir sous cet angle.
Et puis, vous oubliez complètement la performance des acteurs, surtout le jeune Jacob Tremblay. 1 étoile, c'est injustifié et je ne le comprends pas en vous lisant.
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Critique mise en ligne le 08 Mars 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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« Le cinéma, qui est une interprétation idéalisée de la vie, est lui-même sujet ...
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