Critique de film
Rosemary's Baby

C’est un rêve qui ouvre le film, un rêve qui s’annonce d’ores et déjà éprouvant et qui doucement se dépose sur New York. Une ville debout pour accueillir une voix enfantine avant un lettrage rose sur la cime des gratte-ciels. Puis subrepticement, au cours d’un lent panoramique, s’enfonce la caméra dans la pénombre d’une cour sans fond. Il faudra y pénétrer pour retrouver ceux que l’on ne nous a pas encore présentés. Ce couple à la recherche d’un appartement, qu’ils trouveront ici, au sein même de ce cloitre insondable.

Tout n’est que question d’intériorité, il n’est de raison que de pénétrer les choses pour les comprendre. Aller au-delà des apparences qui bien souvent ne laissent que brillance à nos yeux. Sous cette musique si belle soit-elle, sous le rose de ce titrage, sous le ciel bleu de Manhattan, à l’intérieur de cette ville se jouera un théâtre du mal, un rêve difficile glissant peu à peu vers le cauchemar lorsque Rosemary tombera enceinte.

L’étourdissement est permanent. L’environnement est chatoyant, l’appartement est immense, Guy, le mari, a l’air du plus heureux des hommes. Pourtant, la caméra semble attirée par les zones d’ombre sans jamais s’en approcher. On la suit... collés aux murs ternes et creux. Plus loin, une armoire et derrière une porte. Puis des voix, celles des voisins de plus en plus encombrants, un écho et l’amour consommé machinalement, puis un suicide, des rêves et des maux de tête, d’estomac. Une somme de détails disséminés avec génie viendront troubler le tableau.

Chaque chose en cache une autre, à nous de plonger dans ces inconnues comme dans un décor gigogne qu’il nous reste à imaginer. Le lieu est planté, à nous d’y errer dans un premier temps, avant de nous y perdre avec son héroïne entre fantasme et cauchemar tangible, au plus profond d’un ventre qui ne nous dévoilera peut être jamais tous ses secrets. Un ventre qui gonfle à mesure que le reste s’amaigri. Il est désormais permis de frissonner tant le doute est indicible, tant la méfiance se fait grimpante.

Et la peur irrépressible de Polanski lui-même, peur d’enfanter un monstre, un film difforme fécondé par la diabolique Hollywood. Dans chaque scène, il insémine un scepticisme contemporain et des enjeux propres à son cinéma. A l’intérieur même d’un classicisme sclérosé il vient rappeler à qui veut l’entendre que l’horreur et la peur grandissent in utero. A l’intérieur de chaque femme, de chaque homme mais surtout, à l’époque, à l’intérieur d’une nation vérolée par de nouvelles décisions politiques, sociales et sociétales couvant un mal évident.

C’est donc presque secrètement que Polanski suggère les choses. Sans jamais rien montrer il déconstruit posément tout un pan du cinéma d’épouvante pour en ériger un nouveau, plus épuré, plus insidieux. Un cinéma d’horreur calme et chuchoté, qu’il réitèrera entre autres dans Le Locataire, nouvelle réflexion sur la paranoïa ambiante et le cauchemar éveillé. Si Répulsion est le terreau de cette trilogie non-officielle et Le Locataire son achèvement, alors Rosemary’s Baby en est le point d’orgue, le prodige.

Enfin, le film s’éteint entre deux yeux maléfiques presqu’invisibles qu’il ne restera plus qu’à aimer. Avant de détourner la vision de cinéma au gré d’un fondu enchaîné, de sortir des abysses d’un monde qui couve sous le commun regard pour faire l’exact chemin inverse, laisser cette cour où elle fut découverte et regarder un couple s’engouffrer à nouveau dans la gueule du démon comme un énigmatique recommencement.

Durée : 2h16

Date de sortie FR : 24-09-2014
Date de sortie BE : 30-10-1968
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Critique mise en ligne le 23 Septembre 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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