Critique de film
Sangue del mio sangue

Que serait un festival sans son lot de têtes brûlées, sans ses réalisateurs toujours prêts à dégainer ? Dans la famille scandales, sang chaud & Co, Marco Bellocchio a très clairement son visage sur l’une des cartes. Quelques années après avoir mis Cannes en émois avec La Belle Endormie, il revient sur ses thèmes de prédilection comme le diabolique au cœur du diable au corps ou encore le pouvoir dans Vincere.

Le pitch : Federico, un beau soldat italien (grand, fort, les cheveux bouclés et tutti quanti), frappe à la porte du couvent où officiait son frère jumeau Fabrizio avant qu’il ne cède aux séductions de Benedetta. Venu restaurer l’honneur de sa famille, il tombe lui aussi sous le charme de la jeune femme. Elle est donc l’incarnation du mal, un Satan aux cheveux longs. Lors de son procès, les bigots mettent à l’épreuve sa culpabilité par une série d’actes de tortures, et finissent conformément à l’histoire de la Monaca, par l’emprisonner vivante. Trente ans plus tard, (en troisième partie du film) Federico est devenu cardinal et revoit la jeune femme lorsque tombent les briques de son salut.

On frappe à nouveau à la porte du couvent, même scène, même décor, même angle. Sauf que ce n’est plus une nonne, mais un gardien étrangement moderne qui vient ouvrir. Et pour cause, le temps éclate en mille morceaux ! La fente de la porte n’annonce plus Federico mais une décapotable rouge. Raccord spatial d’un saut temporaire de plusieurs siècles, c’est à présent un milliardaire russe, accompagné d’un prétendu agent du ministère des finances qui se rend au couvent dans le but de racheter la bâtisse. Si le lieu semble abandonné, y vit pourtant toujours un « comte », sorte de fantôme disparu de la société civile depuis 8 ans…

           

Le film se construit sur deux espaces et trois temps distincts. Ils se font pour autant écho, soit par une mise en scène similaire, soit dans le prolongement d’une situation initiale. Le temps passé devient une unité parallèle à notre contemporanéité pour que se répondent au présent des dérives ancestrales tel que l’obscurantisme. Puisqu’au premier niveau contextuel, le réalisateur s’en prend aux carcans religieux, il pique les croyances fanatiques, caricature des rituels irrationnels. En bref, Bellocchio poignarde les valeurs conformistes de l’Italie. En ligne de mire : l’Eglise, la famille. Le titre, « blood of my blood » prête d’autant plus à rire que tous les liens familiaux sont pervertis. Perversion et Folie. Folie des hommes, à croire aux superstitions et supercheries les plus ridicules, Folie de l’homme, qui perd sa raison pour une femme, Démence d’un groupe, à l’image de celui du bar, filmé au ralenti et dont la bande-son musicale tait les cris d’une femme dans le silence hystérique collectif.

On pourrait analyser les différents paliers pendant des pages et des pages, ça ne nous avancerait pas sur son propos. Quelle idée est soulevée par la fiction ? Un film de Bellocchio, c’est comme un labyrinthe d’énigmes. Le meilleur des agents cinématographiques, un Sherlock Holmes du 7e art se risquerait à élucider le mystère interprétatif dès sa première projection. Le film mérite d’être vu, revu. Il est aussi captivant qu’un puzzle dont on ne possède que quelques pièces, qu’on rapproche mais qui ne se connectent pas tout à fait. Un puzzle d’où se dessine une image un peu floue, sans ne pouvoir discerner un motif clair et précis. Mais là est le plongeon en plein oxymore: c’est la douceur amère, la frustration stimulante du film. En plus de cette richesse, le visuel est souvent poétique. C’est cette femme-sorcière en lévitation dans les profondeurs bleues océanes. C’est l’apparition de son corps nu, presque translucide, bercé d’une musique chorale au milieu de la fumée mystique. D’autres fois encore, on se rapproche d’une esthétique picturale comme dans les tons nacrés d’une mère et sa fille sous l’oblique de la caméra. Admettons que Benedetta soit une sorcière, ce n’est pas étonnant pour un réalisateur aussi ensorcelant. 

Durée : 1h46

Date de sortie FR : 07-10-2015
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Septembre 2015

AUTEUR
Claire Demoulin
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