Critique de film
Scarface

Sans équivoque le meilleur film de gangster des années 30, Scarface ressort 82 ans plus tard et remet en perspective tous ses descendants, de Bonnie and Clyde à Spring Breakers en passant par Heat et Goodfellas. Autant de grands films qui auront cherché à investiguer l’état de gangstérisme de leurs époques.

Analyse de la scène d’ouverture

Un lampadaire, seule source de lumière dans le noir du ciel, amorce le mouvement. La caméra détache doucement son regard ébloui pour le plonger dans l’obscurité des rues de Chicago, pour le baisser sur un homme, badaud au balai ramassant les traces honteuses d’une soirée huppée. Le plan continue et s’attarde sur une conversation entre plusieurs outre mangeurs sapés comme des rois. Indiciblement, on sent la haine d’un cinéaste qui filme ses protagonistes comme des animaux insatiables d’argent, de bouffe et de pouvoir. Trois hommes autour d’une table préfigurant la plus grande partie des personnages du métrage. Leur seule humanité trouvant place dans leurs rapports aux femmes qui, comme pour n’importe quel homme, se font difficiles. Jusqu’au désir tendu, jusqu’à l’amour incestueux de Tony Camonte pour sa sœur.

Le plan jusqu’à présent unique déroule. Ils discutent, l’intérêt est faible. Comme souvent chez Hawks, l’homme n’existe qu’à travers ses actes, sa façon d’agir. Le dialogue importe donc assez peu. Il est question de s’asseoir sur le toit du monde et d’organiser plus grandes fêtes encore. Puis Big Louis (l’un des trois hommes) s’en va téléphoner un peu plus loin. Le plan continue, la caméra s’arrête puis redémarre et laisse l’homme pendu à l’appareil jusqu’à buter contre une ombre* imposante, sifflante. L’ombre s’approche, dégaine et tire quatre coups. Panoramique, et l’on aperçoit Louis gisant sur ses carreaux immaculés. La mort et la violence toujours hors-champ traverse la censure. Comme une chronique de cadavres toujours annoncée par de nombreuses croix personnifiées. Les plans de pré-morts portant ainsi le poids christique du trépas dessiné à l’avance, ou celle d’un pardon un peu en retard, ramenant la fatalité dans un tel milieu à sa plus simple évidence. (Scorsese reprendra littéralement ce procédé dans les infiltrés)

Le plan s’achève un peu plus loin. Il aura démarré dans la lumière électrique pour terminer dans une violence mécanique. Celle de ces crétins qui fusillent comme ils regardent, qui défouraillent comme ils espèrent. Puisque c’est leur seule attache à quelconque forme d’humanité, l’espoir forgé de la naïve certitude qu’un jour ils règneront sur le monde.

C’est le premier plan du film. Il est long, il est beau et il supplée les panneaux d’introduction devenus inutiles tant les engagements sont clairs dès les premiers instants. Jusque là, vierge de coupe, ce premier plan se voit altéré, effacé puis laissé libre de vivre plus fort dans un ensemble, celui du film.

Une scène d’ouverture, un unique plan pour ouvrir la voie à toutes autres idées. Celle d’un héros qui n’en est pas un (Hawks oblige) et qui promet son avenir à un grand pouvoir, qui, alors qu’il grimpe les montagnes d’or, ne jure que par le sommet. Un extrait qui prévaut une fin, éclat poétique en plein, quand au-delà des meurtrières blindées protégeant son château, Tony Camonte peut désirer le monde, le regarder en forte plongée et se dire dans un dernier soupir de liberté que le monde aurait pu lui appartenir. Mais il n’en sera rien, l’animal finira blessé, le cœur en croix, l’espoir en berne. Dans ses derniers moments, il nous est offert de l’aimer un court instant, ce crétin bouffé par l’envie qui aura rongé jusqu’à l’os son humanité, avant que le squelette ne reprenne chair dans ses ultimes minutes.

 

*Les ombres portent ici un symbolisme exacerbé. Plus tard dans le métrage, lors de la tuerie dite de la saint Valentin, les ombres des corps fusillés sont filmés sur un mur de grossières briques, alors que un à un les corps anonymes et résignés accueillent les averses de balle, les ombres ne tombent pas vraiment. Elles s’effacent, se dissipent comme si l’évidence des corps cliniquement morts n'accordait d’autres choix à leurs passés, à leurs âmes de s’évaporer pour ne plus rien laisser.

Réalisateur : Howard Hawks

Acteurs : Paul Muni, Ann Dvorak, Karen Morley

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 16-04-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 15 Avril 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[132] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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