Critique de film
Shame

Premier plan de Shame: Brandon (Michael Fassbender) est allongé sur son lit. Il a l'air mort. Les yeux grands ouverts, le regard extatique, le corps nu couvert d'un drap de satin bleu. Pendant de longues secondes, dans le silence le plus intense, le corps de Fassender, couvrant horizontalement l'intégralité de l'écran, est soumis aux plus folles hypothèses. Ce n'est qu'après un moment interminable que son regard s'anime enfin reprenant doucement vie, donnant l'influx suffisant à son corps épreuve pour accomplir une série de gestes qui président au rituel de son obsession.

Brandon est à côté de la vie, possédé et mis au ban de sa plus simple jouissance par sa dépendance, un comble pour un homme qui accumule les conquêtes, possède un bel appartement new-yorkais et réussit financièrement. Il est l'expression victimaire d'une société qui ne peut réfréner sa boulimie de vie et qui finit par en perdre la sensation à trop vouloir la comprendre et l'identifier. Brandon est drogué d'orgasmes à répétition auxquels il s'adonne compulsivement. Sous une lumière exceptionnelle de beauté, Steve McQueen saisit le corps prison de Michael Fassbender, le sexe pendant ou pendu, fatigué des épreuves que lui inflige son propriétaire.

 

 

Dans les boîtes trendy de la Big Apple où il déniche ses proies, dans les rames de métro, au boulot, dans les toilettes, près de la photocopieuse, sous sa douche, dans des hôtels aux vues vertigineuses, Brandon explore les moindres rainures de son addiction. D'apparence réservée et timide, l'homme répond au manque par la vulgarité (incroyable scène au bar d'une boîte où il séduit de manière frontale une jeune femme accompagné de son bodybuildé petit ami), l'immédiateté du plaisir (allant jusqu'à pénétrer une boîte homo pour jouir dans la bouche d'un inconnu), la solitude du coït et sa salissure qui le laisse foetus recroquevillé sur son souvenir coupable.

 

La bande-son exceptionnelle que l'on doit à Harry Escott donne au film sa dimension dramatique. Sans elle, le film connait, après un sommet dans la première séquence, un certain flottement qui coïncide avec l'arrivée de personnages secondaires mêlés à cette exploration de l'intime souffrance. Un patron dragueur (James Badge Dale), une soeur suicidaire (Carey Mulligan) et une collègue séduisante (Nicole Beharie). Si le premier n'est sans doute là que pour signifier la frontière entre comportement normatif et déviant, la seconde se veut être le déclencheur d'une prise de conscience de la dépendance. Steve McQueen qui ne s'attarde pourtant pas sur les origines du mal mais bien sur ses conséquences, ouvre toutefois certaines pistes, Brandon et sa soeur sont les deux versants d'un même mal qu'on imagine enraciné dans une enfance abusée, l'inceste entre le frère et la soeur est à plusieurs reprises suggéré, ce qui permettrait de comprendre la difficulté de Brandon à prendre soin de sa soeur inadaptée.

 

 

Au coeur de la descente aux enfers décrite par le réalisateur et jouée à la perfection par Fassbender dont le regard est absolu de réversibilité, McQueen laisse entrevoir quelques sursauts du personnage pour rompre son cycle de destruction, scène où il détruit toute trace de son addiction avant de tenter l'aventure du couple avec sa collègue (il y renoncera connaissant une panne sexuelle provoquée par la trop grande tendresse d'un acte qu'il a pour habitude de diriger mécaniquement), découverte de sa soeur gisant dans un bain de sang... à nous de deviner s'il en sera capable. La fin du film nous ramène à la rame de métro, la boucle du vice en quelque sorte, où l'inconnue qui s'était dérobée dans les premières minutes du film, semble à présent s'offrir. Lui, le regard intense et perdu à la fois, hésite toujours entre désir de vie et pulsion de mort.

 

Si le traitement de l'obsession est quelque peu adouci par la mise en scène des scènes de sexe, qui sont à chaque fois présentée avec beaucoup d'emphase, on peut toutefois éprouver un peu de scepticisme sur sa pendant réaliste. Si Brandon est à ce point victime de son addiction, son corps devrait en être le miroir, ici il est l'expression d'un esthétisme forcené, comme si sa séduction devait aussi s'opérer sur le spectateur. Le visage tuméfié de Brandon après une bagarre en est peut-être l'expression, mais elle n'est sans doute pas assez appuyée.

 

Toutefois, on ne peut qu'être subjugué par le rendu expressionniste auquel parvient le réalisateur britannique qui ne signe ici que son deuxième long métrage après Hunger qui avait déjà remporté la caméra d'Or à Cannes en 2008. Il met en scène une histoire ancrée dans un monde contemporain où l'isolement des corps a été présenté comme un privilège par les médias virtuels. C'est de cette instantanéité de l'échange que Brandon est victime. La lenteur singulière et poétique du découpage, la lumière qui écartèle les acteurs comme des ombres dans le cadre, l'intemporalité mélancolique de la bande-son, les interprétations physiques de Fassbender (prix d'interprétation à Venise) et Mulligan font de Shame une pure merveille d'introspection personnelle où le spectateur pourra lui aussi éprouver son rapport aux prisons mentales qu'il a choisi de se créer.

 

 
Durée : 1h39

Date de sortie FR : 07-12-2011
Date de sortie BE : 11-01-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 26 Août 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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