Critique de film
Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir

Shokuzai est une fresque passionnante sur le destin de 4 jeunes filles qui ont assisté indirectement au meurtre de leur camarade de classe Emili. 15 ans plus tard le coupable court toujours. Aucune des enfants n’a réussi à faire son portrait robot. La première partie de ce diptyque (Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir) s’intéresse à Sae et  Maki aujourd'hui devenues des femmes. Depuis le meurtre de leur copine de classe, Sae et Maki vivent sous le poids du remords. Asako la mère d’Emili les a condamnées à une forme de pénitence (Shokuzai signifie d’ailleurs Pénitence) si elles ne parvenaient pas à se souvenir du visage du tueur. Reste à savoir comment elles vont expier leur faute !

Kiyoshi Kurosawa réalise son Mystic River en adaptant le best-seller de Minato Kanae. La question initiale est classique : Comment parvient-on à vivre une existence plongée sous la coupole de la culpabilité ? Le film présenté au Japon sous forme d’une mini-série de 5 épisodes diffusés à la télévision en janvier 2012 débarque en France auréolé d’un parcours dans de nombreux festivals mais toujours hors compétition. Cette anecdote est significative, Shokuzai est un produit hautement dérangeant proposé sous une forme télévisuelle à priori inoffensive. C’est toute l’intelligence de ce diptyque féministe, poser un regard sur la société à la lumière d’un drame catalyseur et baigner le tout d’une atmosphère de série TV ronflante pour mieux surprendre le spectateur. Alimenté le tout d'un casting extraordinaire (5 des plus grandes actrices japonaises) et vous obtenez une oeuvre fleuve témoin de son époque.

L'introduction met en scène le drame et la réaction des quatre survivantes: Sae veille le corps immobile d’Emili allongé sur le parquet de la salle de sport, Maki cherche en vain un professeur dans les couloirs déserts de l’école, Akiko part prévenir la mère d’Emili et Yuka la police. Les destinées des jeunes femmes vont être scellées sur ce simple choix de départ. Qui a fait quoi et qui a réussi ?

On retrouve Sae dans un institut de beauté 15 ans plus tard. La jeune femme reçoit une proposition de mariage d’un inconnu, fils d’un grand industriel. Elle l’éconduit à plusieurs reprises avant d’accepter. Le jeune homme a une obsession difficile à réfréner. Il aime les poupées. Ca ne tombe pas si mal, Sae l’affirme : « Je suis devenue une poupée pour survivre ». Une poupée insensible, un être immobile qui a veillé le corps sans vie d’Emili alors que ses trois amies étaient dans l’action. Dès le début, Sae est une victime du temps figé. Kurosawa pousse la psychanalyse jusqu’à lui donner des symptômes physiques au symbolisme poussif. Sae n’a jamais eu ses règles. Elle a refusé de vieillir depuis ce jour-là vivant dans la crainte des hommes. Elle va continuer d’être une poupée pour satisfaire la perversion de son mari qui prétend pourtant "vouloir se rapprocher d'une vie plus humaine".

Maki n’a pas réagi tellement différemment. Elle est aussi isolée que Sae et consacre son temps à son métier d’enseignante. Elle est devenue professeur pour se substituer à celle qu’elle n’avait pas trouvé dans les couloirs de l’école. Rigoriste, elle évolue dans un monde qui la rassure et la protège de l’oubli. Résolument asexuée comme Sae, Maki s’emploie à défouler les contours de son souvenir dans l’Aïkido. Son comportement zélé lors d’un incident à l’école lui vaudra autant l’admiration de ses collègues que la méfiance des parents d’école. Mais Maki ne vit que pour réparer sa faute originelle, son désir, son besoin de consolation n’est dirigé que vers une seule personne, Asako la mère d’Emili.

En partant d’un fait divers, Kurosawa dépeint brillamment la société japonaise et son machisme viscéral. Les personnages de Shokuzai remplissent des rôles, les épousent à vie et grandissent en expiant des fautes auxquelles on les a condamnés. Le choix est mince en réalité. La méritocratie s’impose autant que le jugement est versatile. Perdues au milieu d’une société normative, les jeunes femmes pensent que leur salut ne viendra que par le sacrifice. Il y a dès lors quelque chose d’assez bouleversant dans cette histoire parfois trop écrite…  c’est de l’attacher à notre vécu. Se souvenir de ces scènes originelles où l’on a été lâche, où l’on a fuit, où l’on a trahi, menti et comprendre, assimiler, intégrer que la culpabilité agit comme un vaccin, une seule piqûre suffit. Vivre toute sa vie sous le poids du remords n’est pas souhaitable. Pour se libérer il faut demander pardon. Reste à savoir à qui !

La seconde partie du film s’avère d’ores et déjà fascinante, l'aspect thriller étant relancé à la fin de la première partie. Celles qui voulaient se souvenir n’ont peut-être pas eu raison, celles qui voulaient oublier auront peut-être plus de chance. En fait se pose au cœur du procédé filmique la question qui a hanté de nombreux intellectuels après la seconde guerre mondiale et la Shoah… Vaut-il mieux refouler le souvenir ou l’exorciser ? Certains chiffres ont démontré qu’on avait plus de chance de survivre en refoulant, ce qui contredit évidemment de nombreuses théories psychanalytiques mais qui, avant d’avoir vu la seconde partie, semble épouser les thèses de Shokuzai. Je me réjouis de voir la suite demain...

Durée : 1h59

Date de sortie FR : 29-05-2013
Date de sortie BE : 24-07-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 10 Juin 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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