Critique de film
Skyfall

Sam Mendes a-t-il vraiment révolutionné le mythe James Bond comme la presse et les spectateurs l’affirment ? C’est à cette question que j’ai eu envie de répondre en me rendant voir Skyfall ce lundi matin. A mon humble avis non. Tout simplement parce que détruire les symboles d’un mythe ne suffit pas à le reconstruire. Est-on un auteur quand face à une franchise on choisit de revenir à la source, de remonter aux origines comme Nolan en expliquant la genèse de Batman, en trouvant une excuse et une raison à cet orphelin ? A vous d'en juger. Mendes est convié à la messe de la plus célèbre saga, mais il n’est pas fou, il prend exemple sur ceux qui ont réussi avant lui, il retourne aux fondamentaux en nous faisant croire à un dépoussiérage.

Certes Sam Mendes s’acquitte de sa tâche avec respect des codes du genre. Il a la sagesse de nous balancer la scène d’action dite de poursuite en guise de prologue. La séquence d’introduction doit bien faire 5 minutes et pas un plan ne dure plus de trois secondes. Bond (Daniel Craig) débouche d’un couloir sombre, le visage soudainement éclairé d’un rais de lumière. Comprenez un élément clé de Skyfall, livré dès la troisième seconde, c’est dans l’ombre d’un homme et d’un système qu’il faut chercher la faille. Il trouve deux corps sur le sol dont un agent du MI6. Le tueur s’enfuit dans les rues d’Istanbul. C’est parti pour la course poursuite, à pieds, en moto, une James Bond girl gentille l’accompagne en 4x4 (la ravissante Naomi Harris), sur le toit d’un train. A l’autre bout de la terre et de la ligne, sous une pluie battante, M (Judie Dench) ordonne à l’agent féminin posté à flan de montagne de tirer sur le fugitif au risque de toucher Bond qui lutte toujours sur le toit du train. Elle tire, touche Bond, et le fait tomber dans le précipice. Générique d’ouverture…

Ouf. C’en est terminé de l’action clipesque. Mais voilà que démarre le générique avec la fameuse musique d’Adele. Très beau générique quoiqu’un peu kitsch, presque aussi réussi que celui du Millenium de Fincher qui était toutefois plus gluant. Mendes peut à présent donner le coup de pinceau auteuriste. Pourtant il tarde à le faire, le scénario nous ressort l’énième version du fichier d’agents infiltrés qui a été volé et est tombé entre de mauvaises mains. Bond revient d’une retraite dorée où il est devenu alcoolique forcément avec du plomb dans le cœur et reprend du service suite aux injonctions de M qui semble être visée par un complot. C’est là que Mendes choisit de se détacher des épisodes formatés de la saga, le MI6 est pourri de l’intérieur. Le méchant de l’épisode c’est un ancien de la boîte, le reptilien Javier Bardem, à nouveau phénoménal. Je suis en train de me dire que pour vraiment briser le mythe Bond, il va falloir un cataclysme, genre nous apprendre qu’il est gay. Ce que Bardem alias Raoul Silva tente insidieusement d’introduire, si vous me permettez l’expression. Là, j’applaudis la prise de risque et la fidélité au sens de l’humour de Bond (voyez la réponse apportée par Bond aux avances de Bardem, un des meilleurs moments du film). Mais d’un autre côté, certains codes sont balancés avec une espèce de dédain, la James Bond Girl (la version méchante) est fade, Bérénice Marlohe n’a pas le glamour nécessaire quoiqu'elle en ait le coffre. Mendes l’évacue d’ailleurs rapidos après une scène de douche pudibonde et désespérante.

A l’instar de Nolan dans Batman, ce qui intéresse Mendes c’est d’apporter une teinte sombre au film, d’en faire un règlement de comptes façon Les sentiers de la perdition, ou un duel de francs-tireurs à la Jarhead. Qui va donc tirer en premier ? Mieux, il pense qu’en retournant sur les terres de ses ancêtres, en Ecosse, dans le décor d’un vieux manoir en ruines, on va pouvoir assurer la mutation de Bond, ne plus en faire un objet mais un sujet qui aura tué la mère, puisque ces petits agents esseulés souffrent tous d’un complexe d’oedipe latent avec la célèbre M. Le thème de l’orphelin est alors étiré, peut-être pour apporter une forme d’humanité au visage de cire de Daniel Craig. C'est gênant parce que Millenium et Skyfall se confondent soudainement. On a l'impression de voir Mikael Blomkvist, Bond et lui courent de la même manière, le buste très droit avec des mouvements rapides des jambes. Déjà que les scénarios se ressemblent,  isolement, abandon, poursuites, si en plus les acteurs deviennent des personnages de films interchangeables…

Mendes pousse l’exploration du mythe plus loin, il se moque de lui, va rechercher l’Aston Martin DB5 avec siège éjectable utilisée dans Goldfinger avant de la démolir sous nos yeux. Un nouveau Q fait son apparition, plus jeune, sous les traits de Ben Wishaw et là comme attirail il propose un pistolet à empreintes digitales et un émetteur radio, c’est tout… Il y a un petit côté conservateur me direz-vous. Mendes souligne cet aspect à échelle d’homme en fournissant le fusil de chasse de son père à Bond. La filiation à nouveau, substrat idéal du petit auteur en herbe. On a envie de le voir s’aventurer un peu plus loin, la scène de pyromanie autour du manoir est réussie dans ce sens, là on a subitement l’impression d’assister à quelque chose de différent, à l’existence d’interstices non formatées dans lesquelles Mendes s’insinue. Ca dure deux ou trois minutes mais c'est d'une efficacité destructrice saisissante. Fire is the key. La fin est conforme aux exigences du blockbuster. Rien ne se perd tout se transforme.

Le problème reste toujours le même, à l’exception de Casino Royale où Craig nous faisait mentir et animait sa palette d'émotion, pour accéder à la seule fêlure qui tienne, celle que provoque l’amour, James Bond reste un produit assez peu intéressant, voire hermétique au monde et à ces enjeux (même Mendes a cédé aux scènes d'écran d'ordinateur alors que c'était justement l'occasion de s'en départir). Il fallait par contre voir le suicide de Vesper (Eva Green) dans Casino Royale, s’enfonçant volontairement et lentement dans l’eau froide de Venise, Craig coincé de l'autre côté d'une grille. Mendes choisit quant à lui le retour aux valeurs, la mère, la terre des ancêtres (que fout encore le garde-chasse sur ce terrain désert ?), la mort de l'exigence de perfection sous les traits de M qui privilégiait toujours le nombre à l’individu, cette mère de substitution qui n’était qu’une consonne, un petit M. Skyfall ne parvient pas à nous toucher à la mesure de Casino Royale. Il est évidemment bien plus intéressant que Quantum of Solace qui était un échec mais il ne se fatigue pas trop non plus alternant toujours avec ce désir d’économie de moyens et la démonstration visuelle inhérente au sujet. En revoyant James Bond contre Dr No, premier du nom, je réalisais la valeur du plan séquence qui disparait à vue d'oeil du monde cinématographique.

On est tellement habitués à l’indigence crétine des James Bond qu’on parvient à apprécier n’importe quelle échappée belle, celle-ci est pourtant très convenue à l’exception de quelques saillies dont Bardem a le secret et de clins d’yeux appuyés pour indiquer les instants où le réalisateur est sorti du cadre tout en le respectant. James Bond au travers de Mendes s’interroge sur la finitude de toute chose, de toute vie consacrée à une mission dont on ne sait plus si elle nous est vitale ou non, sur la viabilité de Bond aussi en tant que franchise. Pas de quoi s'époumoner de joie tout de même. Si ? 

En guise de conclusion, je pourrais toujours m’étonner de cet enthousiasme communicatif qui étreint la critique et le spectateur quand une figure connue avance masquée par son ombre, l’idée de la reconnaître derrière sa façade obscure permet d’apprécier un produit consommable à la hauteur d’une œuvre d’art ou de croire du moins que l’un se fait passer pour l’autre. 

Durée : 2h23

Date de sortie FR : 26-10-2012
Date de sortie BE : 26-10-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Octobre 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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