Critique de film
Somewhere

En quatre films, Sofia Coppola a contemplé le spleen avec une rare acuité. Elevant la poésie du vide dans des perspectives aériennes, elle a atteint avec Lost in Translation le sommet de l’intimisme. On peut dès lors se poser la question de la pertinence d’une plongée systématique et redondante dans les thématiques qui lui sont chères, à savoir l’ennui, la solitude, le complexe d’Oedipe évoquées par une mise en scène naturaliste prenant racine dans des hôtels ou des châteaux, lieux de l’impersonnel par excellence.

Somewhere ressemble d’ailleurs un peu trop à Lost in Translation, pour l’ensemble des raisons soulignées plus haut mais aussi parce qu’il raconte toujours la même histoire d’une petite fille mélancolique, ici Cleo (Elle Fanning), évidemment perçue comme une projection de la réalisatrice, qui vit dans le désir d’un père absent « et toi… tu n’es jamais là », lui dira t’elle en pleurs. Sofia Coppola tisse une œuvre à la lumière de ce qu’elle a connu (peut-on lui en vouloir ?) : des vagabondages continus dans des hôtels où elle tuait le temps par la lente observation des fantômes hantant les halls du star système. Comme dans Lost in Translation, elle épingle un pays et sa dialectique de la représentation pour secouer l’encéphalogramme plat du récit, c’est ici l’Italie et ses pépées siliconées qui en prennent pour leur grade, mais avec moins d’humour que dans le volet japonais où les animateurs hystériques en tenaient une sévère couche. Le constat est toujours le même, il est vraiment difficile d’être une star et d’avoir à répondre, avec le sourire, à un florilège de questions débiles. Monde cruel.

Dans Somewhere, pratiquant l’effacement du jugement, Coppola dépeint la vie d’un acteur de cinéma paranoïaque, Johnny Marco (Stephen Dorff – Jack Bauer) qui tourne en rond dans l’hôtel Château Marmont à l’instar de sa Ferrari sur un circuit circulaire et désertique lors de la première scène pré-générique. Autopsie vivante de l’emptiness, Dorff égraine ses temps morts entre Alzheimer sexuel, défonce, promo et balades en bagnole. Sa vie est rythmée par les coups de fils de son attaché de presse et les sms d’insultes anonymes qui le sortent par intermittence de sa torpeur. Son existence du rien, symbolisée à outrance par ce masque qu’on lui appose sur le visage et qui le condamne à la plus simple inexpressivité, est mise en péril par l’arrivée impromptue de sa fille de onze ans dont il s’est vraisemblablement peu occupé jusque là. Revisitant avec elle les principes simples de la vie terrestre, dormir, regarder la TV, jouer à la Wii et bronzer au bord de la piscine, il va trouver la force nécessaire pour mettre un terme à sa vie de patachon assisté. Le dernier plan du film laissera d’ailleurs la porte ouverte, tout comme dans Lost in Translation, à des interprétations plus ou moins optimistes.

S’attachant les services de l'attitré directeur de la photographie de Gus Van SantHarris Savides, passé maître dans l’art de sublimer le réel en une texture vaporeuse, comme dans Gerry où la lumière diffuse, sans couleurs vives, offrait une représentation pas tout à fait nette du paysage, Coppola s’est rapprochée un peu plus de son confrère. Elle, a comme Gus Van Sant, le génie de pouvoir parler du vide et de l’ennui sans qu’ils ne soient pesants, on sait pourtant combien il est difficile de faire sens avec du rien. Mais contrairement au réalisateur d’Elephant, elle use parfois d’un symbolisme inutile et sa mise en scène épurée manque d’une certaine profondeur existentielle et philosophique. La jeune reine du cinéma de château en Doc Martens va devoir dépasser ses thématiques, surprendre en s’extirpant de sa haute condition pour ne pas devenir l’Amélie Nothomb du cinéma et nous livrer chaque année un opus un peu trop vite torché recyclant sa propre filmographie en changeant juste le décor de l’hôtel ou du château où il aura immanquablement lieu. Heureusement,Phoenix composera certainement une nouvelle chanson.

Durée : 1h38

Date de sortie FR : 05-01-2011
Date de sortie BE : 05-01-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 21 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
[976] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES