Critique de film
Song to song

À peine s'est-on remis de Voyage of time, son docu-poème cosmogonique et élégiaque sur la création de l’univers, que Terrence Malick ressort un film. Song to song marque la conclusion de la trilogie - à la forme expérimentale, sur le monde contemporain et l'amour, ce sentiment volatile qui tourbillonne comme une steadycam – amorcée par À la merveille (2013) et suivie de Knight of cups (2015). Ce dernier volet conte l'histoire d'un triangle amoureux meurtri, sur fond d'univers musical dans la singulière ville américaine d'Austin, Texas.

Être au monde

Si les personnages de Malick sont espiègles et agités (leurs corps, constamment en mouvement rappellent la danse contemporaine) c'est avant tout pour questionner notre rapport au monde. Les grandes questions qui traversent son œuvre concernent souvent le monde et l’existence, «comment les habiter, les transcender ?». Pas étonnant quand on sait que Malick a étudié et traduit Heiddegger - qui titre l'une de ses conférences Bâtir, habiter, penser dans laquelle la recherche de la quiétude se fait dans et par l'espace. Ainsi, dans ce Song to song, les intérieurs froids et déshumanisés des villas n'entrainent que débauche et solitude. Dans l'appartement de Cook (le producteur interprété par Michael Fassbender), il y a ces colonnes de béton qui font écho à la dureté du personnage. À contrario, c'est dans les décors pittoresques de la ville de Mexico ou dans la nature - sur un rocher, dans un champ - que l'amour entre les êtres semble possible. Malick connaît bien la ville d'Austin, il y habite depuis pas loin de toujours. Song to song pourrait presque se vivre comme un guide poétique des espaces personnels que le cinéaste arpente et a arpenté dans son quotidien. C'est pourquoi le film est fondamentalement lié à l'espace.

Le récit, heurté et inconstant en partie dû au montage fugitif, reste narrativement compréhensible contrairement aux précédents opus du réalisateur. Le film se concentre sur plusieurs personnages - dont Faye (magnifique Rooney Mara), BV (Ryan Gosling en musicien traînant un spleen encore chaud, tout droit sorti de La La Land), Cook (Michael Fassbender) et plus sporadiquement, sur Rhonda (Natalie Portman) - pour traduire le cinéma humaniste de Malick, constamment à la recherche du contact et de la proximité corporelle. C'est dans un élan, quasiment sociologique du monde musical, que la caméra part à la conquête des artistes torturés. On retrouve ainsi des personnalités tels que Iggy Pop, Lykke Li, ou même une touchante Patti Smith dans leurs propres rôles. On sort complètement éreinté de ce Song to song, mais aussi avec la délicieuse impression d'avoir voyagé et exploré le monde.

Une lumière qui veille au grain

Ce qui peut séduire immédiatement dans les films de Malick, ce sont les images, d'une beauté foudroyante, et ses visions extatiques souvent comparées, à tort, à celles désincarnées des publicités modernes. Terrence Malick collabore une nouvelle fois avec le génial directeur de la photographie mexicain Emmanuel Lubezski, oscarisé trois années consécutives pour Gravity, Birdman et The Revenant. Si le monde contemporain est «tordu» - mis en image par des techniques qui créent des distorsions telles que le fish-eye - c'est l’élément plastique filmé, comme le soleil, qui viendrait veiller sur les personnages et sur le monde. Sa forme ronde et lumineuse se retrouve dans de nombreux plans, de manière frontale ou dans le reflet d'une vitre. C'est pourquoi l'importance de la lumière est ici significative, elle n'est pas seulement essentielle à la beauté des images, mais elle est également un personnage secret et fugace, comme le soleil dont elle semble pleuvoir, qui illumine aussi bien le capteur de la caméra que les silhouettes qui apparaissent à l'écran.

Le vent, cette matière d'âme

Les films de Malick sont tous marqués par des motifs naturels: l'eau (Le Nouveau monde, Knight of cups) ou le feu (Les Moissons du ciel et La Ligne rouge). Song to song, quant à lui, est souligné par le vent, cette matière intangible qui ne laisse que les traces de sa présence. Le film est jalonné par des séquences remplies d'agitation.  On peut y voir notamment une montgolfière se gonfler d'air, Ryan Gosling et Rooney Mara se jeter de la poussière, Michael Fassbender allumer un fumigène, ou encore ces trois personnages virevoltant avec les oiseaux sur une plage. Initialement, le film devait s'appeler Lawless, comme la narration sans lois, puis Weighless c'est-à-dire sans poids, comme l'air. Le vent serait donc cette matière idéale pour caractériser et portraiturer les personnages taiseux de Song to song, mais aussi pour dessiner l'empreinte visuelle du film. Une bourrasque dans les cœurs, une caresse à l'image.

Durée : 2h08

Date de sortie FR : 12-07-2017
Date de sortie BE : 12-07-2017
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Critique mise en ligne le 14 Juin 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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