Critique de film
Sueurs froides

C’est curieux. Je voue une admiration sans faille à Alfred Hitchcock et je réalise que je n’ai jamais écrit la moindre ligne sur lui ou un de ses films. C’est pourtant dans mon enfance, je devais avoir six ans, que le cinéma m’a été présenté sous la forme d’un cycle consacré à HitchcockSueurs froidesLes oiseauxPsychoseLa maison du docteur Edwardes,Les 39 marchesFenêtre sur courLa mort aux troussesMais qui a tué HarryL’homme qui en savait trop… autant de chefs d’œuvre que j’ai découverts avant l’adolescence. La filmographie d’Alfred Hitchcock a directement influencé mon rapport au cinéma mais aussi mon rapport à la vie et aux femmes notamment, non pas que je sois devenu misogyne ou pervers mais l’inaccessibilité froide et mystérieuse des héroïnes hitchcockiennes, souvent profondément névrosées, m’a àce point fasciné que j’ai longtemps recherché son écho dans la vie réelle.

Dans Sueurs Froides (Vertigo), Kim Novak joue deux femmes tentatrices (Madeleine et Judy), objet du désir de Scottie (James Stewart), ancien inspecteur limogé de la police à cause d’une tendance au vertige. Il est chargé par un de ses vieux amis de surveiller la femme de ce dernier qu’il suspecte d’être hantée par une morte qui la pousserait au suicide. Dans la première partie du film, auréolée d’un halo de quatrième dimension, Scottie suit Madeleine dans tous ses déplacements, dirigés par la mécanique précise du rituel, elle quitte son hôtel, emprunte une ruelle sombre pour pénétrer par la porte de service d’un fleuriste, achète un bouquet, se rend ensuite au cimetière sur une tombe puis va au musée s’asseoir devant un portrait de femme, celui de Carlotta Valdès à laquelle Madeleine semble s’identifier au point de reproduire la structure en spirale de son chignon, structure qui rappelle le générique psychédélique du film (réalisé par Saul Bass) ainsi que l’architecture du clocher de l’église par lequel plus tard Madeleine tombera.

Lors d’une seconde filature, Scottie sauve Madeleine d’une noyade volontaire, la ramène chez lui et en tombe profondément amoureux. La mise en scène de cette séquence est superbe. On voit d’abord Scottie faire du feu, la caméra le quitte ensuite pour balayer l’appartement, passe devant la cuisine où on aperçoit la robe suspendue de Madeleine en train de sécher, la caméra continue de tourner puis s’arrête devant la chambre où on découvre Madeleine, le dos nu dans le lit. Le spectateur imagine alors que Scottie a vu Madeline nue avant de la mettre au lit. Mais aucun des deux protagonistes n’y fait alors allusion, il lui donne un peignoir qu’elle enfile et lui propose de venir s’asseoir au coin du feu. L’intimité a déjà été franchie sans les coutumes d’usage. Ces deux là sont déjà liés sans être passés par le coït.

Quand Madeleine qui manipule Scottie l’entraine dans une église espagnole située à une centaine de kilomètres de San Francisco, c’est avec l’intention de lui faire croire qu’elle s’y est rendue pour se suicider. Pris d’un vertige alors qu’elle s’échappe vers le sommet du clocher, Scottie ne peut la rattraper et l’empêcher de se jeter dans le vide.

Entre les deux parties du film, un procès disculpe Scottie d'une éventuelle responsabilité dans la mort de Madeleine mais le laisse profondément dépressif et mélancolique. Il n’a de cesse de la voir à travers le visage d'autres femmes. C’est le deuil de la passion amoureuse qui s’opère et quand enfin il pense être guéri, il croise Judy, une femme brune/rousse qui ressemble étrangement à Madeleine. Le spectateur, et c’est la volonté d’Hitchcock et en cela elle diffère de la trame du roman de Boileau et Narcejac ‘D’entre les morts’ écrit spécialement pour qu’Hitchcock l’adapte au cinéma, apprend tout de suite que Judy est Madeleine et qu’elle n’est pas morte ce jour-là en se jetant du clocher. Elle était la maitresse de l’homme qui avait demandé à Scottie de surveiller sa femme et c’est sa femme légitime qu’il a précipité du toit. Mais cela Scottie l’ignore. Tout le principe du film tient donc sur sa réaction quand il apprendra la vérité. C’est ici que le principe du suspens propre à Hitchcock tisse sa toile.

La seconde partie du film est grandiose. Scottie qui est en fait purement nécrophile (dixit Hitchcock) cherche à modeler Judy à l’image de Madeleine. Il veut qu’elle devienne Madeleine et quand elle aura réussi sa transformation alors il pourra la désirer. Il l’emmène chez une couturière, demande à ce qu’elle s’habille comme Madeleine, lui fait teindre les cheveux et la force même à nouer son chignon comme le faisait son double. Son chignon, c’est sa nudité. Le passage à l’acte. Quand elle revient de la salle de bains les cheveux noués, il l’embrasse alors qu'avant il évitait ses lèvres. Scottie est devenu fétichiste. Son regard est statique et quant au prix d’un travelling en cercle, il comprend que Madeleine et Judy ne font qu’une, il devient totalement fou. Désir et objet du désir lui sont pourtant enfin promis mais il ne peut le supporter. Autant la femme chez Hitchcock n’est que tentatrice, autant quand elle s’abandonne, l’homme est incapable de la satisfaire, impuissant à l’aimer.

Scottie doit alors tuer Judy pour vaincre son obsession, reproduire le trajet inverse et revenir au moment où il avait été pris de vertige dans l’escalier. Cette fois-ci, il réussit à franchir le dernier palier, à atteindre le clocher et se tenant avec Madeleine/Judy au bord du gouffre la voit tomber quand une bonne sœur arrivée dans l’ombre telle la grande faucheuse, l'a saisi de surprise (autre élément cher à Hitchcock). Scottie est alors libéré.

Même si Hitchcock avoua plus tard qu’il estimait qu’il y avait une incohérence dans le récit : Comment le mari meurtrier pouvait-il être certain que Scottie n’allait pas monter en haut du clocher la première fois et qu’il aurait préféré voir Vera Miles interpréter le personnage féminin (ce fut sa seule collaboration avec Kim Novak), Sueurs Froides reste un de ses plus grands films. A la différence de beaucoup d’autres, il est construit sur un rythme vraiment contemplatif, presque lent. Il faut prendre le temps de suivre Madeleine pas à pas au début pour comprendre la fascination qui nait chez Scottie. Kim Novak qui use d’un jeu théâtral parvient à habiter les deux personnages avec force, distante et érotique en Madeleine blonde platine, animale et sensuelle en Judy, la beauté rousse qui ne porte pas de soutien-gorge sous son chandail (détail cher aux cinéphiles et à Truffaut notamment).

Encore aujourd’hui je suis stupéfait par la qualité de la mise en scène d’Hitchcock, et le film date de 1958, mais quelle diversité des plans, cette volonté d’aller toujours du cadrage large et de le resserrer autour du détail nécessaire au déroulement de l’intrigue. Rien que la scène du rêve de Scottie est un sommet d’inventivité à elle seule et cette femme double incarnation du désir et de son inassouvissement, de son refoulement laissera au cinéma un de ses plus grands héritages en passant par Lynch ou De Palma.

Réalisateur : Alfred Hitchcock

Acteurs : James Stewart, Kim Novak

Durée : 2h09

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 10 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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