Critique de film
Suzanne

Des films sur des bandits, on peut aisément en citer de nombreux dans le cinéma français. Parmi les plus marquants, on retient notamment la série Mesrine (Jean-François Richet) ou Les Lyonnais (Olivier Marchal). Dans chacune de ces histoires, il y a à chaque fois des personnages de l'ombre qu’on évoque très peu : les compagnes de ces gangsters. Bien souvent embarquées dans un quotidien de fuite, elles n'ont que très rarement choisi cette vie, ayant tout sacrifié par amour. Katell Quillévéré, dans son film Suzanne, propose de mettre en image le quotidien d'une femme qui a fait ce choix.

Suzanne (Sara Forestier) et sa sœur, Maria (Adèle Haenel), vivent seules avec leur père, Nicolas (François Damiens), depuis le décès de leur mère. Elles sont inséparables jusqu'au jour où Suzanne apprend à 16 ans qu'elle attend un enfant. Cet événement va provoquer un déclic en signant son entrée dans la vie d'adulte. Elle tombe alors amoureuse de Julien (Paul Hamy), délinquant notoire, qu’elle décide de suivre dans ses aventures allant même à abandonner sa progéniture.

La réalisation soignée montre avant tout un parcours de vie suivant l'héroïne à la fois dans sa construction et dans sa déchéance. Le scénario est construit autour d’ellipses retraçant des moments clés de l'histoire de Suzanne de son enfance, visiblement heureuse, jusqu'aux dérives adultes. Le spectateur doit alors recoller les morceaux et imaginer les événements qui ont pu se produire entre deux sauts dans le temps. Par exemple, on connaît la jeune Suzanne enceinte dans l'attente de son bébé puis on l'a retrouve la scène suivante trois ans plus tard avec ce jeune garçon qu'elle choisit de délaisser pour suivre son compagnon. Les jugements sont durs et montrent de manière intéressante qu'une maman peut choisir son bien-être et non celui de son enfant.

Ce rapport maternel décalé est illustré par des passages très forts du film, notamment lorsque l’héroïne dépose un cadeau dans le jardin de la famille d'accueil de son fils. Ce geste simple est témoin d'un lien indéfectible avec sa filiation, de la même manière que Suzanne peut être liée avec sa mère, qu'elle n'a pratiquement pas connu. Le décalage maternel est également très bien illustré dans la scène du bar où le bébé du personnage principal est immergé dans un monde de la nuit bruyant et inapproprié.

L'interprétation des personnages se devait en cela très subtile loin du jeu expansif habituel de Sara Forestier. Le pari est réussi car elle propose une vision de Suzanne tout en légèreté et en non-dit. François Damiens marque toute sa réserve dans ce rôle du père dépassé par les événements pour lequel il est très difficile d'assumer les choix de sa fille. Enfin, le duo Forestier-Haenel est étonnant dans sa complicité fraternelle.

L'expérience est également visuelle puisque le film doit s'adapter aux contraintes de changements d'époques. Pour ce faire, les décors ne sont pas une caricature de cette évolution temporelle mais distille subtilement des indices permettant au spectateur de se repérer. Le vieillissement des personnages est également saisissant de simplicité et de réalisme.

Le film comporte cependant quelques défauts notamment dans le rythme, très ralenti au moment de la rencontre entre les futurs concubins. On est également frustré de constater que la dramaturgie tourne en rond lorsqu'on comprend que Suzanne est enfermée dans cette vie de délinquance. A aucun moment le scénario ne donne le choix à son héroïne de s'échapper. De ce fait, on ne comprend pas bien si elle assume ou si elle subit.

Pour autant, Suzanne est peut être un des films français les plus intéressants de cette fin d'année. Il a la force d'aborder des sujets iconoclastes qui poussent à cette réflexion intérieure : faut-il juger Suzanne ?

Durée : 01h34

Date de sortie FR : 18-12-2013
Date de sortie BE : 08-01-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Décembre 2013

AUTEUR
Antoine Corte
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