Critique de film
Tabou

Un nouveau grand film célèbre l'année 2012, il s'agit de Tabou (Tabu) de Miguel Gomes présenté en compétition officielle à Paris Cinéma cette année mais qui a déjà voyagé dans de nombreux festivals et à Berlin notamment. Film unique et immense, tourné en noir et blanc, presque muet pendant toute sa seconde partie (si ce n'est la voix off du narrateur), traversant subtilement l'histoire colonial du Portugal à travers le portrait d'Aurora (Laura Soveral - Ana Moreira) une vieille femme sénile et acariâtre qui torture sa femme de ménage cap-verdienne (Isabel Cardoso) et phagocyte l'espace vital de sa voisine de palier, Pilar (Teresa Madruga). Alors qu'elle est sur le point de décéder, on tente de faire venir à son chevet un vieil homme qui finit ses jours dans une maison de retraite, Ventura (Henrique Esperito Santo - Carloto Cotta). Il arrivera trop tard mais racontera à Pilar et à la femme de ménage comment il a naguère rencontré Aurora alors qu'elle vivait en bonne colon dans un pays d'Afrique qu'on peut imaginer être l'Angola.

 
C'est par un prologue qu'on démarre le film. Une voix-off nous raconte l'histoire du colonialisme à travers le portrait d'un colon type (sac à dos et chapeau blanc) qui débarque en Afrique pour soigner un chagrin d'amour. Le petit film qui ressemble à une vidéo d'archive n'est d'aucune tendresse pour le colonialisme. Il est présenté comme la conséquence d'une fragilité sentimentale européenne, au nom de l'aigreur amoureuse, le colon part endoctriner l'Afrique, les boys se pressent en file indienne derrière l'homme aventureux, c'est lui qui impose le rythme de la marche, il se sent investi mais au nom de quoi, d'une méprise sentimentale. Après ce prologue qui a imposé le noir et blanc à l'image et le muet relatif, on découvre la première partie du film intitulée 'Paradis Perdu'. On suit trois personnages, tout d'abord Pilar, une femme d'une soixantaine d'années vivant dans un immeuble triste de la banlieue de Lisbonne, elle cultive la solitude malgré elle. Sa voisine, héritière d'une vieille fortune, continue de dilapider ses maigres dividendes dans le casino du coin et c'est avec le soutien de la femme de ménage que Pilar va la rechercher au fond de sa banqueroute (elle n'avait plus d'argent pour rentrer du casino). Derrière Aurora dont on découvre les rapports racistes qu'elle entretient encore avec la femme de ménage, on ressent la présence tutélaire et pourtant absente de sa fille, enfant qu'on ne verra que par l'entremise d'une gerbe de fleurs à l'enterrement de sa mère.
 
 
C'est que ce personnage absent est justement au centre de la trame du film. Alors que Ventura raconte l'histoire de sa rencontre avec Aurora, démarre la seconde partie du film qui se déroule entièrement en Afrique et qui est intitulé 'Paradis', toujours dans un noir et blanc délicat qui ridiculise la tentative passéiste de The Artist. Nous sommes vraiment dans un film muet comme si l'image avait aussi ralenti ou accéléré les mouvements des acteurs. Aurora, jeune femme orpheline passe ses journées à chasser le buffle avant de rencontrer son mari qui lui offre un crocodile comme bague de fiançailles. Mais Aurora rencontre Ventura jeune, un homme extrêmement beau et volage qui court les relations et est batteur dans un groupe de rock qui s'est constitué à l'étranger. C'est assez bien vu, les expatriés pour ne pas les appeler toujours les colons aiment à faire de la musique à l'étranger, pensez-vous qu'il faudrait toute la journée écouter du tam-tam ? On véhicule son corps avec ses idées et sa conception ethnocentrique du monde. Aurora et Ventura vont tomber amoureux et vivre une passion presque secrète. C'est leur trajectoire folle que raconte avec une maîtrise formelle éblouissante le jeune réalisateur Miguel Gomes. Le noir et blanc évidemment mais c'est un détail, la volonté du muet pour la seconde partie élève le film parce qu'il ne se réduit qu'à taire les paroles de l'époque puisqu'elles sont le fruit du souvenir, comme dans un roman photos, c'est au narrateur de combler les blancs. C'est Ventura âgé qui se souvient et sa parole qui remplace celle de tous les protagonistes de l'époque. Le travail sur le son est formidable. Tous les sons qui accompagnent les scènes où les personnages sont mutiques sont quant à eux bien présents, le bruit d'un verre, d'une batterie, le son d'une guitare, le coup de feu d'un fusil de chasse, le bruit d'un matelas sous le poids des corps qui font l'amour (magnifique scène d'amour, c'est si rare au cinéma).
 
 
En dehors de l'histoire extrêmement émouvante à laquelle nous sommes conviés, on est émerveillé devant le traitement de l'histoire colonial portugaise à travers le portrait d'une seule femme, une vieille femme qui meurt dans l'anonymat d'une tour de Lisbonne dans un Paradis Perdu de la mémoire et dont le passé ne revient à la vie que par la force du souvenir d'un ancien amant. C'est le passé le paradis, celui où les anciens expatriés s'inventaient des vies royales au coeur d'une Afrique exploitée. Le crocodile derrière lequel on court pendant tout le film est le symbole de ce souvenir qu'on espère toujours maîtriser mais qui s'enfuit à mesure que la raison s'échappe de l'esprit. Gomes réussit un film éblouissant d'intelligence narrative, alors qu'elle est détestable dans la première partie du film, on finit par avoir une compassion folle pour Aurora dans la seconde partie du film, la scène où elle est reprise par son époux alors qu'elle s'était enfuie avec son amant est extrêmement forte, les chants africains entonnés alors que les gamins du village courent derrière la voiture donnent le frisson, au loin le visage de Ventura, resté seul, la marque d'une gifle encore prégnante sur le visage. 
 
Le film devait s'appeler Aurora (en hommage sans doute à Murnau qui est convié au nombre des influences, on pense évidemment aussi à Herzog), il finira par s'appeler Tabu, son réalisateur confie d'ailleurs qu'Aurora est un fantôme dans le film. Tabou lui aussi est un film fantôme, une expérience qui ramène le spectateur aux sources du cinéma à travers le portrait sans âge de cette histoire d'amour impossible, cruelle et imprégnée du souvenir du colonialisme. C'est en mélangeant ces thèmes et ces genres, ces moments de rupture aussi, on n'a pas la moindre idée où le film peut bien nous mener dans sa première partie parfois un petit peu indigeste par sa lenteur. On lutte presque autant contre le sommeil que devant Oncle Boonmee. La seconde partie beaucoup plus romanesque et aventureuse est un bijou visuel, un pur chef d'oeuvre mis en musique avec un goût certain pour l'éclectisme culturel, mais surtout l'éventail exhaustif de toutes les formes de récits, comme si la parole à travers le conte véhiculait le monde, la vie transmise par la liberté folle du discours.
Durée : 02h00

Date de sortie FR : 05-12-2012
Date de sortie BE : 09-01-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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