Critique de film
Taklub

Brillante Mendoza est un des rares cinéastes philippin à exister au-delà de ses frontières. Les grands festivals tels que Locarno, Venise ou encore Cannes – où il a obtenu le prix de la mise en scène pour Kinatay en 2009 – en sont pour beaucoup dans le rayonnement mérité du cinéaste. Mendoza appartient à cette poignée de réalisateurs qui tournent énormément, parfois plusieurs films dans la même année. Des projets souvent âpres, qui sont attachés à son histoire, à son pays, à la survie. Taklub - en sélection à un Certain Regard au dernier festival de Cannes - n’échappe pas à la règle et offre un aperçu post traumatique de la situation des rescapés du typhon Haiyan.

Taklub se déroule quelques semaines après le passage dévastateur de l’ouragan qui a détruit une grande partie de la ville de Tacloban aux Philippines. Le film accompagne principalement trois personnages, Bebeth, Larry et Erwin qui tentent de se reconstruire malgré le drame et face à une nature effrayante dont les caprices dévastateurs sont simplement en sommeil.

Drame de la vie.

Le temps furieux gouverne l’existence des vivants. Le film s’ouvre sur un long travelling dans la ville de Tacloban ravagée par un typhon. Des images de désolation, des ruines et quelques âmes errantes à la recherche des miettes de leurs histoires dans un paysage apocalyptique. Cette route n’est pas une flânerie, ici s’affrontent les conditions d’une survie au monde. Alors qu’on croit le pire survenu, des cris d’enfants résonnent et nous plongeons avec eux à l’intérieur d’une tente en flammes. Malgré l’aide des habitants, il est trop tard, le chaos règne et des corps meurtris, brûlés en sont évacués. L’image violente et frontale d’une dépouille tenant dans ses bras un enfant en bas âge, également calciné, nous rappelle immédiatement les pétrifiés de Pompéi. Mendoza ne cherche pas à préserver le spectateur, et le démarrage lugubre de son film nous laisse peu espérer à des lueurs d’espoir. L’homme n’est rien face à cette nature capricieuse et sans pitié qui ne se limite pas ici à un banal phénomène météorologique. Que faire quand elle s’acharne contre nous et qu’elle prend le pouvoir. L’élément naturel est toujours présent dans le film, il en génère le point de départ narratif, mais les enjeux principaux sont l’humain et ses limites dans sa capacité à se battre pour survivre. La moindre pluie provoque des peurs et rend fou. Il suffit qu’une violente bourrasque de vent, pour que les villageois s’inquiètent et abandonnent ce qu’il reste de leurs maigres demeures.

Trio des vivants.

Nous accompagnons trois personnages aux corps éreintés, fauchés par ce même drame. Bebeth a perdu certains de ses enfants. Il lui reste Angela, une de ses filles qui l’aide avec attention dans un restaurant de fortune installé sous les tôles et les gravas de la catastrophe. Larry, très fervent catholique pratiquant, n’a plus personne. Il ère sur son tuk-tuk dans les rues dévastées de Tacloban. Erwin est avec ses deux frères, ils sont seuls et cherchent un nouveau toit pour essayer de recommencer à vivre. Même si Bebeth (interprétée par Nora Aunor l’une des actrices fétiches du cinéaste) est le personnage dominant, à l’image d’un film chorale, nous basculons en permanence des uns aux autres. Nous partageons le chemin de croix qu’ils arpentent chaque jour pour essayer de réapprendre à vivre. Nos protagonistes sont des victimes et ont la chair à vif. Dévastée par la vie, et sans espoir aucun, l’humanité qui rayonne en eux, semble la dernière chose qui les maintient en vie. Brillante Mendoza jongle entre la persévérance et l’abandon : où trouver de l’espoir pour ne pas céder ? Y a- t-il de l’espoir ? Et même s’il y en a, ai-je la force pour continuer à me battre ?

Vivre avec nos morts.

Dans Taklub, l’horizon est devenu muraille. La vie est dure, sale, rugueuse et faite de nombreuses embûches. Les douches de pluie, les tempêtes de vent bouchent l’arrivée de la lumière et nous empêchent de faire le deuil de nos morts. Le climat sévit comme une marche funèbre. Il pleut tout autant dehors que dedans, le vent fait pencher les arbres comme les âmes. Pour les survivants, vivre est une route sinueuse où il faut savoir se battre pour exister. De nombreuses situations sont bouleversantes devant cette prise de conscience de l’impossibilité à faire le deuil. Nous n’avions pas besoin de plus, grâce à cette caméra immergée, proche des visages et quasi documentaire. L’emphase musicale qui revient systématiquement appuyer l’émotion est de trop. Elle joue le rôle inverse et même si elle se compose simplement de quelques notes, elle finit par agacer.

Visuellement le film a du caractère, une caméra épaule, nerveuse, qui tout en donnant une sensation d’être témoin de ce drame, échappe à une forme de complaisance maladroite. Il  y a beaucoup de mouvements secs, de flous et de réajustements de la mise au point de la caméra qui renforcent l’aspect immersif, tout en évitant un côté spectaculaire à la proposition, ou une esthétisation déplacée.

Certaines apparitions ou bascules rapides prennent tous leurs sens quand nous découvrons que l’auteur s’est attaché à suivre précisément dans sa narration l’ecclésiastes 3-1-6 : « Il y a un temps pour tout, un temps pour détruire, et un temps pour bâtir, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour chercher et un temps pour renoncer ». Malgré tout, cela rend parfois le film plus affable, poussif et surtout grossier dans une séquence où Larry, qui a perdu la foi, enterre un objet - trouvé quelques jours plus tôt aux pieds de sa maison - représentatif de celle-ci.

Ce qu’on aime chez Mendoza c’est le bruit permanent, parfois assourdissant, la moiteur des peaux, son découpage vif, sa caméra qui n’a jamais peur de venir se mettre devant, à hauteur du regard, du drame. Même si nous avons pu les retrouver dans Taklub, le film n’a pas su autant nous ravir que ses œuvres précédentes.

Dolly Bell

Durée : 1h37

Date de sortie FR : 30-03-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 14 Mars 2016

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