Critique de film
Taxi Téhéran

Jafar Panahi, représenté par une chaise vide au Festival de Cannes 2010 alors qu’il était est en prison en Iran. C’est l'image d'une absencee qui a marqué les cinéphiles. Libéré le 25 mai 2010, Panahi s’est pourtant vu interdire de quitter le territoire et de réaliser des films. Pourtant, il coréalise (résistant du cinéma) Ceci n’est pas un film en 2011, en 2012 toujours clandestinement, Closed Curtain, pour lequel il obtient l’Ours d’Argent et enfin cette année il dévoile, toujours à Berlin, Taxi Téhéran grâce auquel il remporte l’Ours d’Or.

Caméra fixe pour société en mutation

Ce qui frappe surtout l’esprit dans Taxi Téhéran c’est évidemment ce cri irrépressible de liberté d’un homme qui refuse de baisser la caméra et qui continue de la faire tourner quoiqu’il puisse lui en coûter. On retrouve le réalisateur dans le rôle d’un chauffeur de taxi inexpérimenté qui traverse Téhéran, en faisant fi des itinéraires. Ce qui l’intéresse c’est le voyage plus que la destination. Dans l’habitacle de son véhicule, une caméra fixée sur le tableau de bord filme, un peu à l’instar d’une caméra cachée, les passagers du taxi ou les rues grouillantes alentours.

A travers ces rencontres, ces arrêts, ces courses, Jafar Panahi dresse le portrait à la fois drôle et sévère de la société iranienne mais toujours avec bienveillance et compassion. Taxi Téhéran respire évidemment l’amour du cinéma dans son ambition de filmer en bravant les interdits, mais surtout son amour des gens. Les passagers défilent sans qu’aucun ne soit moqué, tout juste avec une pointe d’ironie Panahi souligne les incohérences d’une société à deux vitesses. Droit des femmes, justice, croyances, éducation, moralité… tout est questionné par un film aux apparences innocentes. Art de l’illusion disait-on.

Une société à deux vitesses

Tout commence par un homme et une femme, les deux premiers clients, qui s’opposent sur la façon de traiter les criminels, la femme plutôt progressiste est d’emblée raillé par l’homme qui ne souffre guère de devoir dialoguer avec elle et ses idées modernes. Les droits de la femme encore au centre de la prochaine scène où un homme qui se vide de son sang est jeté dans le taxi sur les genoux de son épouse éplorée qui s’inquiète surtout de son propre sort si son mari venait à décéder. Le film s’introduit par la violence, sans qu’elle ne soit manifeste, plus insidieuse que manifeste et cela on le doit au ton du film, dans quoi se situe-t-on vraiment : un documentaire ou une fiction, une oeuvre légère ou à charge ?

Après la société, l’art est mis au centre du récit par l’entremise d’un vendeur de CD et d’un dealer de DVD piratés. Le second qui s’invite dans l’habitacle, reconnaît Panahi avant de l’emmener dans sa tournée de vendeur à la sauvette. Le cinéma toujours au cœur du processus, comme lorsque la nièce du réalisateur filme son oncle selon les codes transmis par son institutrice. Codes ou règles strictes ubuesques empêchant l’enfant de proposer une œuvre personnelle qui ne soit pas une extension de l’appareil d’Etat. Embarquent ensuite pêle-mêle une connaissance du réalisateur qui confie qu’il a été victime d’une agression, une avocate qui a aussi fait de la prison et qui a reçu l’interdiction tout comme le réalisateur d’exercer son métier.

Passager de sa propre aventure

Panahi, à l’instar de ces poissons relâchés par deux vieilles femmes aux croyances ancestrales (les poissons sont censés représenter la bonne fortune), est prisonnier d’un système en vase clos mais dans la ronde de cet aquarium il creuse une échappatoire… trouvant encore le moyen de filmer et de témoigner.

Tout comme chez Kiarostami, Taxi Téhéran épouse les codes du road-movie. Avec trois bouts de ficelle et une caméra fixe orientable, Pahani parvient à basculer entre émotion et tension, à situer son récit à la frontière du documentaire et de la fiction, à proposer toute une série de pistes d’interprétation et de niveaux de lecture.  Cette aventure à laquelle il nous convie, travaille le spectateur longtemps après la dernière image, car de générique de fin il n’y a pas, c’est à nous de le constituer et pendant son absence de nous interroger sur le sens des images.

Pendant la séance, Taxi Téhéran peut surprendre. Où donc nous conduit ce road home movie avec sa caméra fixe et son angle de vue unique. Succession de petites scénettes plus ou moins réussies, le film peut même paraître anecdotique mais au bout du trajet on reconnaît que c’est un sacré tour de force d’avoir en moins d’une heure trente dressé un portait aussi exhaustif de son pays. Panahi est un véritable passeur, chauffeur de taxi qui embarque les clients et les amis vers une destination qui lui est inconnue mais dont il ne peut s’affranchir car il appartient au monde qu’il décrit.

Réalisateur : Jafar Panahi

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 1h22

Date de sortie FR : 15-04-2015
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Mars 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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