Critique de film
Tempête

Tempête est un film fait de rires et de larmes. Il impressionne autant qu’il laisse dubitatif. En magnifiant une réalité blessée par le biais de cadres soignés, d’une photographie lumineuse et d’un regard attentif, plein d’empathie, Tempête offre une force plastique incontestable. Le 35 mm et le format scope nous montrent immédiatement le cinéma. Ils incarnent ses figures. Ici, il ne s’agit pas de suivre mais de raconter, ou plutôt de convoquer quelque chose du réel. Et, même si on pourrait parfois reprocher une accumulation rapide d’évènements ou une dramaturgie qui enchaîne les galères, personne ne pourra résister au charisme de Dom et à celui de sa famille, dont les membres jouent tous leur propre rôle.

Dominique, « Dom » est marin pêcheur aux Sables d’Olonne. Amoureux viscéral de la mer, il fait le « grand métier ». Plusieurs semaines par an, il part en haute mer où il pourrait vivre sans réserve. Sauf que voilà, Dom a des enfants sur le continent dont il a la garde, et il les aime autant que sa bleue infinie. Le temps et l’éloignement ont fragilisé les relations qu’il entretient avec eux. Le moment est alors venu de prendre une décision. Mais comment faire quand on est tiraillé par ses deux amours ?  Récompensé à de nombreuses reprises dont au festival du film de Venise et au FIFF de Namur, Tempête est avant tout le portrait d’un homme qui se demande comment concilier son métier et son rôle de père. 

Une frontière poreuse

Samuel Collardey délaisse ici la fiction pure – abordée dans son précédent film Comme un lion – pour retrouver la substance de ses premiers films. En cela, Tempête n’est pas sans rappeler le dispositif de son long-métrage remarqué L’Apprenti. La mécanique est proche, jouant une nouvelle fois de la frontière poreuse entre fiction et documentaire. Là où certains ont échoué, le réalisateur assume la mise en scène et le romanesque dans une approche documentaire. Le film s’est écrit autour d’évènements existants et chaque protagoniste est là pour « rejouer » pour « vivre une nouvelle fois » ce qui s’est déjà passé. L’importance du réel, du vécu est un enjeu essentiel du cinéma de Samuel Collardey, dans lequel il ne s’interdit pas l’intrusion bénéfique de la fiction. Sa caméra n’est pourtant jamais intrusive et ne donne pas la sensation de forcer des situations. On s’attache rapidement à cette famille, et plutôt que de la juger on s’y retrouve. Même si ce foyer nous offre beaucoup de son histoire, rien n’est impudique et avant tout grâce à une distance et une temporalité pleinement maîtrisées. Pas de psychologie de comptoir, ni de jugement. Une frontalité en biais crée enfin un espace de jeu intimiste à Dom et à ses enfants. 

Les tumultes du continent

Après un prologue festif dans un pub Irlandais où les corps et les regards se mélangent, Tempête nous plonge en pleine mer, à l’intérieur d’un bateau de pêcheurs qui lutte contre les forces de la nature. Le cadre isole ce navire perdu au milieu de la tourmente, les vagues sont immenses là où l’humain paraît si petit et si fragile. Dom est l’un des marins pêcheurs à bord du navire. La densité sonore renforce la terreur, et à chaque instant, nous appréhendons le moment dramatique où le bateau ne résistera pas à cette colère, et où un marin sera englouti par la mer… Il n’en sera rien… Alors que cette tempête semblait insurmontable, c’est paradoxalement la stabilité de la terre ferme qui sera par la suite plus dure à maîtriser pour le marin.

Le film se ponctue de situations cocasses – une partie mouvementée de scrabble, une chasse au mouton burlesque, et un atelier de peinture qui tourne à l’affrontement – derrière cette légèreté ambiante rode la tension permanente d’un contexte familial à la limite de l’implosion. Bientôt ces moments de vie ne compenseront pas suffisamment les conflits internes car dans Tempête, nous avons compris qu’une majorité des vivants sont boiteux. Ils sont beaux et lumineux, mais marchent de travers à la recherche de la route à emprunter.

Et la vie continue…

De leur côté, Matteo et Mailys, les enfants de Dom tout juste sortis de l’adolescence, brûlent leur vie à toute vitesse. Au début du film, une séquence de fête les met en scène avec leur père en train de leur rouler des joints. Quelques minutes plus tard, alors que celui-ci essaie de maîtriser une personne ivre, on l’entend dire « ici l’adulte c’est moi ». Parole capitale dans la caractérisation ambigüe que nous nous ferons de Dom. Est-il cet adulte ? Quelle est sa capacité réelle à assumer ce rôle tant son comportement apparaît d’abord similaire à celui de ses enfants. Pour autant le conflit entre l’adulte et l’enfant n’est pas la seule faille sur laquelle se construit le film. Les incidents et les ramifications dramaturgiques sont nombreux. Des projets, Dom en a, l’enthousiasme il l’a aussi, mais la réalité sociale va le rattraper et le mettre face à son destin. L’absurde succède parfois au tragique un peu vite. L’accumulation d’événements peut donner la sensation de perdre le côté brut de la proposition initiale, à la différence des séquences sans ruptures qui sont quant à elles vives et émotionnellement plus justes. Avec Tempête, Samuel Collardey reconstruit des émotions vécues qui ne seraient pas formulées s’il n’était pas là. Cette méthode n’est pas nouvelle et pourrait même être, elle aussi, considérée comme maniériste, car héritée du Néo-réalisme italien.

On aura tendance à préférer ressentir plutôt que comprendre.

Dolly Bell

Durée : 1h29

Date de sortie FR : 24-02-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 01 Février 2016

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