Critique de film
Alabama Monroe

Des cowboys au pays des polders

Il joue du banjo, il chante et tombe amoureux d’elle. Elle a un salon de tatouage et tombe également amoureuse de lui. Ils joueront ensemble, ils rêveront des mêmes évasions, ils auront une petite fille et leur bonheur durera six ans. La lumière d’une étoile nous parvient parfois des milliers d’années après sa mort, qu’en sera-t-il de leur amour ? 

On l’oublie parfois mais dans le royaume de Belgique, il y a une terre au nord où on ne parle pas la même langue. Là-bas dans le nord, les plaines sont plates, la mer n’est jamais très loin, on dit même qu’il y aurait plus six millions d’habitants qui y vivent, qui mangent, dorment, chantent et qui font du cinéma. De l’autre côté du mur, en Wallonie, on en entend parfois parler de leur cinéma et ce malgré une défense communautaire qui préfère distribuer les productions américaines ou françaises où l’on suivra les turpitudes de chanteurs poignants comme Patrick Bruel ou Mélanie Laurent. En Wallonie, on est heureux, on fait des films entre nous, on les célèbre entre nous, on se congratule en s’offrant des statuettes baptisées du nom d’un peintre célèbre pour les illustrations de calendriers et cartes postales, d’un bon peintre wallon bien évidement. Et puis parfois, parfois une pépite s’infiltre à travers le mur, une vision d’auteur flamand où l’on ne pleure pas dans une baraque à frite, où on ne cherche pas un vélo dans les banlieues de Seraing, où la truculence d’un accent régional ne résume pas un pitch, parfois donc, nous pouvons voir ce que l’on fait au nord du Royaume et parfois encore, on peut s’assoir dans une salle sombre et prendre une leçon de cinéma. C’est le cas avec le film de Félix Van Groeningen, Broken Circle Breakdown (le film sort en France sous le nom Alabama Monroe). Le réalisateur à qui l'on devait déjà le magnifique La merditude des choses

Que dire de la photo sinon que les jeux de lumières qu’ils soient diurnes ou nocturnes impriment sur la pellicule toute leur chaleur, les caresses des ombres sur les corps, la blancheur des aubes, contrastant avec la froideur clinique de quelques néons jaunes. Autant d’éclat kaléoscopique que de pigments piqués sur une peau.

Et que dire de la réalisation sinon qu’elle est magistrale,  la direction des acteurs est tout bonnement parfaite, le jeu est juste et naturel, l’angle, le cadrage, ce que l’objectif nous laisse voir est  une invitation à entrer dans l’intime le plus profond d’un couple, d’un foyer. Ce qui se déroule devant nous est une histoire que nous connaissons sans avoir vécu la même vie que les personnages. Nous la connaissons car nous savons comment une histoire d’amour commence, quand nous sommes persuadés que cette histoire est unique à nos yeux pour ce qu’elle a de magique, de précieux, d’offert. On la connait car on en connait aussi sa fragilité, un drame qui viendrait perturber l’équilibre, qui viendrait le noircir comme un cancer venant ronger la beauté organe après organe jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à rogner. Jusqu’à sa mort. La réalisation a le talent de nous montrer une vérité crue qui est inscrite en chacun de nous et dont on ne sort pas indemne.

Et puis il y a cette musique qui nous accompagne tout au long du film. En revisitant le bluegrass de Bill Monroe, le réalisateur continue son exploration de sincérité. Une musique du fond des âges, des premiers blues, des premiers colons perdus dans les collines des Appalaches, sans électricité, sans ampli, juste débranchée, mise à nu.

Ce film parle d’amour et de rêves. L’amour de la musique et les rêves de l’ouest sauvage américain où tout est encore à bâtir, à explorer. Jacques Brel, le chanteur flamand rêva longtemps au far-west jusqu’à en réaliser son ultime film, avec The Broken circle breakdownFélix Van Groeningen a trouvé le sien et l’offre à notre regard.

Dans le nord, au pays des polders, il n’y a que la mer pour les séparer du grand ouest.

Une critique de Romain Renard

Durée : 1h52

Date de sortie FR : 28-08-2013
Date de sortie BE : 10-10-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Novembre 2012

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