Critique de film
The Driver

C’est quoi ce film ?

Au début des années 70, Walter Hill s’est fait un nom à Hollywood en participant à trois des films qui firent la légende de Steve McQueen (réalisateur de seconde équipe sur L’Affaire Thomas Crown (1968) et Bullitt (1968), scénariste de Guet-apens (1972)). Cinq ans plus tard, le comédien vedette est envisagé dans le rôle-titre de The Driver, deuxième réalisation de Walter Hill après Le Bagarreur (1975) et avant le cultissime Les Guerriers de la nuit (1979). Si le metteur en scène fait ici preuve d’une efficacité certaine tout en développant une touche personnelle, le choix malheureux de Ryan O’Neal en remplacement de Steve McQueen participe activement au statut bâtard du métrage. Aujourd’hui, cette curiosité apparaît comme un étrange chaînon manquant entre le cinéma de Jean-Pierre Melville et celui de Michael Mann.

Le pitch

Alors que le gang qui l’engage a quelques secondes de retard lors du braquage d’un casino, « Le Chauffeur » (Ryan O’Neal) croise le regard de « La Joueuse » (Isabelle Adjani). Lorsque celle-ci est convoquée par « Le Détective » (Bruce Dern), elle feint mystérieusement de ne pas reconnaître « Le Chauffeur ». Incrédule et obsédé par l’idée de mettre sa proie derrière les barreaux, « Le Détective » orchestre une machination qui place « Le Chauffeur » sous les feux de la police, des truands et des arnaqueurs en tous genres.

Croisée des chemins

Avec son flic maniaque, sa fille mystérieuse et son héros mutique avec code d’honneur en bandoulière, le scénario et les personnages de The Driver empruntent directement à l’œuvre matrice de Jean-Pierre Melville, Le Samouraï (1967). Dix-sept ans plus tard, c’est Michael Mann qui puisera à son tour allègrement dans le film de Walter Hill pour son bien-aimé Heat (1995), ce que l’auteur-styliste confesse à demi-mot en reprenant l’idée des masques de hockey revêtus par les braqueurs. Mais bien plus. Dans The Driver, Walter Hill signe une séquence d’affrontement tendu entre un truand mal luné et la commanditaire du Chauffeur qui flanque un malaise semblable à celui éprouvé lors de la scène précédant l’assassinat d’une prostituée par le psychopathe Waingro dans Heat. Sur le plan sonore, c’est toute l’œuvre de Michael Mann qui reproduit le choix de Walter Hill de mixer ostensiblement la musique originale mi-synthétique, mi-jazz-rock de son film à l’avant-plan. Visuellement surtout, teintes bleutées métalliques, halos de lumière, les rues du Los Angeles nocturne arpentées par le Chauffeur de Walter Hill sont bien les mêmes que hantent les héros virils et fêlés chers à Michael Mann, et ce dès Le Solitaire (1981).

Entre deux chaises

Et c’est justement sur le point précis des personnages que les ambitions diffèrent. S’il est attaché au professionnalisme exacerbé du héros de The Driver, Michael Mann est trop romantique pour cantonner ses héros aux archétypes du film de Walter Hill. Pour cette raison parmi d’autres, l’un élève ses films au rang de tragédies urbaines tandis que le cadre de série B de luxe convient tout à fait à Walter Hill. Si Steve McQueen eut accepté le rôle, nul doute qu’un budget plus important aurait été accordé à The Driver. Ici intéressé principalement par les scènes de poursuite, le réalisateur y consacre le temps et l’argent qu’il n’investit pas ailleurs. Par exemple dans un décor de commissariat crédible pour le flic incarné par Bruce Dern, qui travaille ici dans un night-club miteux et souvent cadré très serré par le réalisateur, histoire de ne pas trop en montrer… Une incongruité qui crie le choix budgétaire tout en participant activement au charme du film. Subséquemment, les acteurs ne semblent pas jouer dans le même film : si un Bruce Dern en roue libre s’aventure joyeusement jusqu’à la lisière du cartoon, Ryan O’Neal joue le taiseux avec un sérieux papal, son regard de labrador en fin de vie le rendant à peu près aussi menaçant qu’une endive. N’est pas Steve McQueen qui veut…

Clou du spectacle

Mais au diable l’intrigue abracadabrante ponctuée de dialogues eighties surannés où les méchants discutent avant de flinguer, The Driver c’est surtout deux scènes de poursuite dantesques qui encadrent le film telles deux tranches de gâteau ! Walter Hill est ici obnubilé par le réalisme (plus que par la vraisemblance) et multiplie les axes de caméra au service d’une lisibilité sans faille de l’action. Alternant longs plans larges en plongée permettant au spectateur de situer les voitures, dynamisés avec des plans embarqués avant ou arrière et de brefs inserts (pédales, leviers de vitesse), il parvient à changer de tempo à l’intérieur même des séquences, à les épuiser, à les étirer jusqu’à l’acmé de la scène de poursuite en bagnole qui, selon Saint Walter Hill, serait un duel face à face, capot contre capot, nous rappelant que son cinéma a toujours recyclé les motifs du western.

En bref

Malgré quelques minutes mémorables et une poignée de plans marqués d’un vrai savoir-faire pour faire avancer l’intrigue de manière purement visuelle, The Driver peine à passer au-delà du problème d’empathie du spectateur pour des personnages stéréotypés, mal croqués et marqués du non-choix de Walter Hill de privilégier l’un des deux protagonistes masculins (difficile de déterminer qui de Bruce Dern ou de Ryan O’Neal occupe le plus l’écran). Néanmoins, à l’heure où Edgar Wright le cite comme influence primordiale de son Baby Driver, le film de Walter Hill s’impose comme un détour cinéphilique nécessaire, tant il a marqué la rétine de grands cinéastes contemporains.

Réalisateur : Walter Hill

Acteurs : Ryan O'Neal, Bruce Dern, Isabelle Adjani

Durée : 1h28

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Juillet 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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